L’écœurantite aiguë : ce que l’argent et le gerrymandering ne peuvent pas acheter

À moins de trois mois des élections de mi-mandat américaines, les démocrates semblent avoir découvert une nouvelle arme de communication : « Bring Sexy Back ».

Chemises entrouvertes, t-shirts moulants, biceps bien cadrés, candidats jeunes et photogéniques, vidéos TikTok soigneusement montées. Après avoir longtemps traîné une image de parti d’intellectuels un peu ternes, les démocrates veulent montrer qu’eux aussi savent maîtriser les codes de l’image et des réseaux sociaux.

Très bien.

Mais holà, holà!

Faudrait peut-être pas perdre de vue l’objectif.

Le 3 novembre prochain, les démocrates ne participent pas à un concours de beauté. Ils cherchent à reprendre le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat.

Et pour y arriver, leur arme la plus puissante n’est probablement pas cachée sous la chemise entrouverte de Jon Ossoff.

Elle se trouve peut-être dans quelque chose de beaucoup plus profond qui traverse actuellement une partie importante de l’électorat américain :

l’écœurantite aiguë.

Oui, l’écœurantite.

Ce moment où la désapprobation politique cesse d’être une simple opinion exprimée dans un sondage et devient une envie de dire :

« Ça suffit. »

Donald Trump et les républicains arrivent à ces élections avec un avantage considérable : le pouvoir.

Ils disposent également de centaines de millions de dollars, d’une formidable machine médiatique, d’un électorat MAGA extraordinairement fidèle et, dans plusieurs États, de cartes électorales redessinées de manière à maximiser leurs chances de conserver des sièges.

Tout cela compte.

Et il serait naïf de prétendre le contraire.

Mais il existe une chose qu’aucun milliardaire ne peut acheter, qu’aucune circonscription ne peut complètement redessiner et qu’aucune publicité de trente secondes ne peut facilement faire disparaître :

la volonté d’un électorat de vous montrer la porte.

Voilà pourquoi les démocrates devraient faire attention de ne pas confondre communication et stratégie.

Qu’un beau candidat attire l’attention sur TikTok? Parfait.

Qu’une vidéo amusante rejoigne trois millions de jeunes qui ne regardent jamais CNN? Excellent.

Qu’un t-shirt moulant arrête pendant cinq secondes le pouce d’un électeur qui faisait défiler son téléphone? Pourquoi pas?

Trump lui-même a démontré depuis des années qu’en politique moderne, capter l’attention constitue une arme formidable.

Mais ensuite?

Parce qu’un like n’est pas un bulletin de vote.

Un million de vues TikTok ne donnent aucun siège au Sénat.

Et des biceps ne feront jamais sortir un électeur de chez lui un mardi de novembre.

Le véritable défi démocrate consiste donc à transformer une chaîne beaucoup plus importante :

mécontentement → mobilisation → participation → votes → sièges.

C’est là que se jouera l’élection.

Les démocrates doivent présenter aux Américains le bilan de deux années de présidence Trump et leur poser une question extraordinairement simple :

« En voulez-vous encore? »

S’ils répondent oui, qu’ils reconduisent les républicains.

S’ils répondent non, qu’ils aillent voter.

Parce qu’il faut également résister à une autre tentation : celle de croire que la défaite républicaine est déjà écrite.

Elle ne l’est pas.

Le système américain ne fonctionne pas comme un référendum national. On peut obtenir énormément de votes à New York ou en Californie et perdre les quelques circonscriptions ou États qui déterminent réellement le contrôle du Congrès.

Le gerrymandering compte.

L’argent compte.

La qualité des candidats compte.

Les campagnes locales comptent.

Et surtout, la participation compte.

C’est pourquoi l’écœurantite aiguë ne devient politiquement dangereuse que lorsqu’elle quitte le salon, traverse la rue et entre dans l’isoloir.

Si les Américains mécontents restent chez eux, Trump et les républicains peuvent parfaitement survivre.

Mais si ce mécontentement devient une véritable volonté collective de sanctionner le pouvoir, alors toutes les cartes électorales savamment découpées et tous les millions dépensés pourraient surtout servir à limiter les dégâts.

Et c’est là que novembre pourrait devenir très mauvais pour le Parti républicain.

Pas parce que les démocrates seraient devenus plus sexy.

Pas parce que leurs candidats auraient de plus gros biceps.

Pas parce qu’ils auraient enfin compris TikTok.

Mais parce qu’une masse critique d’Américains aurait décidé qu’elle en a simplement assez vu.

Voilà le pari beaucoup plus sérieux qui se dessine derrière cette campagne.

Les républicains peuvent remodeler les cartes.

Ils peuvent saturer les écrans de publicité.

Ils peuvent récolter et dépenser des centaines de millions.

Les démocrates peuvent répondre avec TikTok, Instagram, des candidats photogéniques et « Bring Sexy Back ».

Mais au bout du compte, une élection demeure quelque chose d’étonnamment simple :

des citoyens décident s’ils veulent garder ceux qui gouvernent ou les mettre dehors.

Alors gardez les belles chemises, les vidéos virales et même les biceps si ça peut attirer l’attention.

Mais n’oubliez surtout pas l’essentiel.

Les élections de novembre ne seront pas gagnées par le parti le plus sexy. Elles seront gagnées par celui qui réussira à transformer l’émotion des Américains en bulletins de vote.

Et si l’« écœurantite aiguë » envers le trumpisme atteint véritablement les urnes le 3 novembre prochain, ni l’argent, ni TikTok, ni le gerrymandering ne pourront complètement en effacer les conséquences.

Car on peut acheter énormément de choses en politique.

Mais on ne peut pas acheter l’envie d’un peuple de vous mettre dehors.

Les faits d’abord. Votre opinion ensuite


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