C’est probablement ce qui rend son message si puissant.
Lorsqu’Ossoff évoque sa fille et le jour où elle pourrait lui demander pourquoi il n’a rien fait, il déplace complètement le débat. Il ne parle plus seulement de Trump, des républicains, des démocrates ou même de l’élection de novembre. Il parle de responsabilité. Il pose une question que chaque génération finit tôt ou tard par rencontrer : lorsqu’une institution, une norme ou une valeur importante commence à être fragilisée, à quel moment devient-il de notre responsabilité de dire que cela suffit?
Cette question mérite d’être examinée sans tomber dans l’exagération.
Dire que Donald Trump a déjà détruit la démocratie américaine serait faux. Les États-Unis demeurent une démocratie. Les élections ont toujours lieu. Les tribunaux peuvent encore bloquer le président. Les médias indépendants continuent de publier. Les États possèdent d’importants pouvoirs. Le Congrès existe. Les citoyens manifestent, contestent et votent.
Mais l’autre erreur serait d’en conclure que rien de fondamental ne se passe.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plusieurs organisations indépendantes qui étudient la qualité des démocraties observent une détérioration réelle de certains indicateurs américains : affaiblissement des contraintes imposées au pouvoir exécutif, pressions sur certaines institutions, attaques contre des adversaires politiques, contestation persistante de résultats électoraux pourtant établis et volonté répétée de repousser les limites traditionnelles de la présidence.
Ce qui est frappant, ce n’est donc pas qu’une seule décision de Trump puisse faire basculer les États-Unis dans l’autoritarisme. C’est l’accumulation.
Une démocratie ne disparaît généralement pas en une journée.
Elle s’use souvent par précédents.
Un président décide qu’une règle peut être contournée parce que les circonstances seraient exceptionnelles. Puis cette exception devient un précédent. Son successeur découvre qu’il peut utiliser le même pouvoir. Quelques années plus tard, ce qui semblait autrefois impensable devient simplement une nouvelle façon de gouverner.
C’est ici que la question de l’héritage devient essentielle.
Prenons l’utilisation du pouvoir de l’État contre des adversaires, des institutions, des cabinets d’avocats, des universités ou des médias. Il est parfaitement légitime qu’un président élu change les politiques de l’administration et impose son programme. C’est précisément ce que permettent les élections.
Mais il existe une différence fondamentale entre gouverner et utiliser les ressources de l’État pour punir ceux qui vous déplaisent.
Le meilleur moyen de le comprendre est d’appliquer un test très simple : accepterions-nous exactement le même comportement si le président appartenait au camp politique opposé?
Si la réponse est non, le problème n’est probablement plus partisan. Il devient institutionnel.
La même réflexion s’applique au pouvoir présidentiel lui-même. Trump a régulièrement tenté d’étendre l’autorité de l’exécutif dans des domaines où les tribunaux ont finalement rappelé certaines limites constitutionnelles. Cela démontre quelque chose d’important : les institutions américaines résistent encore.
C’est une bonne nouvelle.
Mais une institution qui doit constamment défendre ses limites contre un pouvoir qui cherche à les repousser révèle aussi une tension profonde.
Le problème n’est donc pas seulement ce que Trump réussit à faire. Il est également ce qu’il tente de rendre possible.
L’élection de 2020 demeure probablement l’exemple le plus clair.
Joe Biden a remporté l’élection présidentielle. Il a également remporté la Géorgie. Les résultats ont été recomptés, vérifiés et certifiés.
Pourtant, plusieurs années plus tard, Donald Trump continue d’affirmer qu’il a gagné.
Ici, il n’existe pas deux réalités équivalentes.
Une démocratie repose sur une règle extrêmement simple : on peut contester les procédures, demander des recomptages, saisir les tribunaux et réclamer des réformes électorales. Mais lorsque toutes ces étapes ont été franchies et qu’un résultat est établi, le perdant doit finalement accepter qu’il a perdu.
Cette règle est peut-être l’une des plus importantes que puisse transmettre une démocratie.
Car si chaque camp commence à considérer qu’une élection est légitime uniquement lorsqu’il la gagne, le problème dépasse largement un candidat.
La confiance dans le système lui-même commence à disparaître.
L’héritage de Trump pourrait donc être moins constitué de certaines politiques particulières que d’une transformation des normes entourant le pouvoir : personnalisation de la présidence, contestation permanente des institutions, méfiance envers les élections, utilisation plus agressive de l’appareil gouvernemental et conception beaucoup plus extensive de l’autorité présidentielle.
Le même phénomène peut être observé dans les relations internationales.
Donald Trump n’a pas détruit l’OTAN. Les États-Unis demeurent membres de l’alliance et continuent de jouer un rôle militaire majeur dans le monde.
Mais il a profondément modifié une chose essentielle : la perception de la prévisibilité américaine.
Pendant des décennies, plusieurs alliés des États-Unis ont construit leur politique de sécurité sur l’idée que certains engagements américains survivraient aux changements de gouvernement.
Aujourd’hui, cette certitude est beaucoup moins forte.
Les Européens, les Canadiens, les Japonais et d’autres alliés doivent maintenant envisager qu’une orientation stratégique américaine puisse changer radicalement tous les quatre ans.
Cela peut avoir des conséquences qui dépasseront largement Donald Trump lui-même.
Car les pays s’adaptent.
Ils développent leurs propres capacités militaires, diversifient leurs alliances, réduisent leur dépendance envers Washington et commencent à imaginer un monde où les États-Unis ne jouent plus exactement le même rôle qu’autrefois.
Voilà encore un héritage possible : non pas la disparition immédiate de l’ordre international construit après 1945, mais son affaiblissement progressif.
Dans son discours, Ossoff utilise aussi le cas des marins de l’USS Abraham Lincoln. Il oppose les sacrifices des militaires aux habitudes et priorités personnelles du président.
La comparaison est évidemment politique et certains passages sont exagérés ou difficiles à établir comme faits.
Mais le problème des conditions de vie sur le porte-avions est réel. Des milliers de marins ont passé une période exceptionnellement longue en mer, dans des conditions éprouvantes.
Ossoff utilise donc une réalité documentée pour construire un récit beaucoup plus large : celui d’un pouvoir politique qui demanderait énormément aux citoyens tout en donnant parfois l’impression de se soustraire lui-même aux mêmes exigences.
Il faut évidemment conserver une certaine distance face à ce genre de discours.
Jon Ossoff est candidat. Il cherche à être réélu. Il utilise des mots comme « vague », « ça suffit » ou « une fois par génération » parce que ces expressions mobilisent.
Son discours n’est pas un rapport universitaire.
Mais cela ne signifie pas que l’enjeu qu’il soulève soit artificiel.
Et c’est probablement ici que nous devons faire une distinction importante.
Un message politique peut être émotionnel tout en reposant sur un problème réel.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Ossoff dramatise la situation.
La véritable question est : existe-t-il suffisamment de faits indépendants de son discours pour justifier cette inquiétude?
La réponse est oui.
Plusieurs institutions indépendantes observent une érosion de certaines normes démocratiques américaines. Plusieurs tribunaux ont dû limiter certaines initiatives de l’administration. Des résultats électoraux établis continuent d’être contestés politiquement. La présidence est utilisée d’une manière beaucoup plus personnelle et expansive que dans plusieurs administrations précédentes.
Cela ne signifie pas que les États-Unis sont devenus une dictature.
Mais cela signifie que quelque chose d’important est en train d’être testé.
Et c’est précisément là que la réflexion sur l’héritage prend tout son sens.
Chaque génération reçoit un ensemble d’institutions qu’elle n’a pas elle-même construites.
Les Américains d’aujourd’hui ont hérité d’une Constitution vieille de plus de deux siècles, d’une séparation des pouvoirs, d’une justice indépendante, d’une presse libre, d’une tradition de transfert pacifique du pouvoir, d’une armée censée servir la Constitution plutôt qu’un dirigeant et d’un réseau d’alliances internationales construit pendant près de quatre-vingts ans.
Tout cela peut sembler permanent.
Mais rien de tout cela ne l’est nécessairement.
Les institutions démocratiques ressemblent davantage à un jardin qu’à un monument de pierre.
Elles doivent être entretenues.
Elles peuvent survivre longtemps à la négligence.
Puis un jour, on constate que certaines choses qui semblaient solides ne le sont plus autant.
C’est pourquoi la question posée implicitement par Jon Ossoff dépasse largement Donald Trump.
Elle concerne aussi ceux qui s’opposent à lui.
Quelles limites veulent-ils préserver?
Quelles règles accepteraient-ils eux-mêmes lorsqu’ils reviendront au pouvoir?
Car la défense de la démocratie ne peut pas simplement consister à empêcher son adversaire d’utiliser certains pouvoirs pour ensuite les utiliser soi-même lorsqu’on gagne.
Une règle démocratique n’a de valeur que si nous sommes prêts à la respecter lorsque son application nous déplaît.
Voilà peut-être le véritable test.
Nous avons tendance à imaginer l’héritage comme quelque chose que nous construisons : des institutions, des lois, des infrastructures, des richesses.
Mais l’héritage politique comprend également ce que nous refusons de normaliser.
Refuser que le président soit au-dessus de la loi.
Refuser qu’une défaite électorale puisse être transformée en victoire par répétition.
Refuser que l’État devienne un outil de vengeance personnelle.
Refuser que les institutions indépendantes soient considérées comme des ennemies simplement parce qu’elles limitent le pouvoir.
Refuser également que notre propre camp utilise demain ce que nous condamnons aujourd’hui.
C’est probablement cela que signifie véritablement « faire quelque chose ».
Pas nécessairement manifester.
Pas nécessairement militer.
Et certainement pas considérer tous ceux qui pensent différemment comme des ennemis.
Cela peut simplement vouloir dire défendre certaines règles communes suffisamment importantes pour survivre aux gouvernements, aux partis et aux dirigeants.
Donald Trump quittera un jour la scène politique.
Jon Ossoff aussi.
Tous les dirigeants finissent par partir.
La véritable question est donc moins de savoir qui gagnera la prochaine élection que de savoir quel système restera lorsque ceux qui occupent aujourd’hui le pouvoir ne seront plus là.
C’est là que la phrase d’Ossoff à propos de sa fille devient profondément intéressante.
Un jour, les générations qui suivent regarderont cette période comme nous regardons aujourd’hui certains moments importants du passé.
Elles sauront ce qui s’est produit.
Elles connaîtront les décisions prises.
Elles verront les institutions qui ont résisté et celles qui ont cédé.
Et elles pourront très bien poser la même question :
Vous voyiez ce qui se passait. Qu’avez-vous choisi de faire?
Notre réponse ne dépendra peut-être pas seulement de ce que nous avons combattu.
Elle dépendra surtout de ce que nous aurons réussi à préserver.
Notre héritage démocratique ne se mesure pas seulement à ce que nous construisons, mais à ce que nous refusons de laisser devenir normal.
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