Et si 5000$ dormaient déjà dans les poches de chaque Canadien?


 On parle souvent des menaces économiques venues de l’extérieur : les tarifs américains, les décisions de Washington, les tensions avec la Chine, les chocs mondiaux, l’inflation, la récession qui rôde.

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Mais pendant qu’on regarde au loin, il y a un problème beaucoup plus proche de nous : le Canada se bloque lui-même de l’intérieur.

Dans un éditorial de Stéphanie Grammond publié dans La Presse le 30 mai 2026, intitulé « Des ponts au lieu des référendums », l’autrice met le doigt sur une absurdité économique dont on parle trop peu : les barrières commerciales entre les provinces canadiennes.

En clair, le Canada prétend former un seul pays, mais son marché intérieur fonctionne trop souvent comme une série de petits royaumes séparés par des règlements, des exceptions, des formulaires et des protections locales.

Et ça coûte une fortune.

Selon les données citées dans l’analyse, ces barrières internes équivaudraient à des droits de douane d’environ 21 % en moyenne au Canada, et jusqu’à 25 % au Québec. Ce ne sont pas des douanes visibles avec une guérite et un agent à la frontière. C’est pire : c’est une taxe fantôme. Une taxe cachée dans la paperasse, les inspections en double, les normes différentes, les délais administratifs et les règlements qui changent dès qu’on traverse une frontière provinciale.

Le chiffre le plus frappant est celui-ci : si le Canada abolissait vraiment ces obstacles internes, l’économie pourrait gagner jusqu’à 200 milliards de dollars à long terme. Rapporté à l’échelle humaine, cela représente environ 5 000 $ par habitant laissés sur la table.

Voilà pourquoi cette affaire dépasse largement les querelles politiques habituelles.

Prenons un exemple simple.

Un producteur alimentaire de Gatineau peut faire voyager son produit pendant 12 heures à l’intérieur du Québec, jusqu’en Gaspésie, sans problème. Mais ce même produit peut être bloqué s’il veut simplement traverser le pont vers Ottawa, à 12 minutes de route, parce qu’il tombe alors dans une autre juridiction.

Douze heures dans la même province : permis.

Douze minutes vers la province voisine : compliqué, coûteux, parfois impossible.

Ce n’est pas une économie moderne. C’est une vieille mécanique de clocher.

Même absurdité avec l’alcool. Un Québécois peut conduire jusqu’à un vignoble ontarien, acheter du vin, le mettre dans son coffre et revenir chez lui. Mais commander ce même vin en ligne pour le faire livrer au Québec devient un parcours du combattant.

Physiquement, c’est permis.

Numériquement, c’est bloqué.

Pendant ce temps, on nous parle d’économie numérique, de productivité, d’innovation, de compétitivité mondiale. Mais nos propres producteurs canadiens ne peuvent même pas vendre facilement à leurs propres compatriotes d’une province à l’autre.

Ce n’est pas tout.

Le problème touche aussi la main-d’œuvre. En pleine pénurie de travailleurs, notamment dans la construction, certaines règles continuent de limiter la mobilité des travailleurs qualifiés entre les provinces. On manque de bras sur les chantiers, les coûts explosent, les projets prennent du retard, mais on maintient encore des murs administratifs autour de certains marchés locaux.

À ce stade, il faut poser la vraie question : protège-t-on vraiment les travailleurs et les entreprises, ou protège-t-on plutôt de vieilles chasses gardées?

Parce qu’il y a une différence entre protéger une langue, une culture ou une norme de sécurité légitime, et maintenir des barrières qui servent surtout à éviter la concurrence.

Le plus troublant, c’est que tout le monde connaît le problème.

Des accords existent. Des ministres font des annonces. On parle de reconnaissance mutuelle entre les provinces. Sur papier, c’est très beau. Mais sur le terrain, les PME disent souvent que rien n’a vraiment changé. Certaines affirment même que le commerce interprovincial est devenu plus difficile, parce qu’on ajoute parfois de nouvelles procédures au lieu de supprimer les anciennes.

Autrement dit : on annonce des ponts, mais on laisse les murs debout.

Et politiquement, on comprend pourquoi rien ne bouge. Les bénéfices d’un vrai marché intérieur sont immenses, mais diffus. Tout le monde y gagnerait un peu : les consommateurs, les entreprises, les travailleurs, l’économie canadienne.

Mais les pertes, elles, seraient concentrées. Certains groupes protégés, certains lobbies, certaines industries locales crieraient très fort. Et dans une élection, les politiciens craignent davantage un petit groupe organisé qui proteste immédiatement qu’une majorité silencieuse qui économiserait de l’argent à long terme.

C’est là que le problème devient démocratique.

Parce qu’un pays qui se dit solidaire, mais qui empêche ses propres provinces de commercer librement entre elles, envoie un drôle de message. On parle d’unité nationale quand il y a une menace extérieure, mais dès que la pression baisse, chacun retourne protéger son petit territoire.

Or, la vraie souveraineté économique d’un pays commence chez lui.

On ne peut pas prétendre résister aux géants américains, asiatiques ou européens si nos propres entreprises ont de la difficulté à vendre dans la province voisine.

On ne peut pas se plaindre des tarifs de l’étranger tout en maintenant des tarifs invisibles entre nous.

On ne peut pas demander aux PME d’innover, d’exporter et de conquérir le monde si on leur complique déjà la vie à 12 minutes de route.

Le message principal à retenir est simple : le Canada n’a pas seulement besoin de grands discours sur l’unité. Il a besoin d’un marché intérieur qui fonctionne vraiment.

Moins de paperasse inutile.

Moins de chasses gardées.

Moins de protectionnisme local déguisé.

Plus de ponts.

Moins de murs.

Parce qu’au fond, la question est brutale : si les provinces canadiennes ont peur de se faire concurrence entre elles, comment leurs entreprises pourront-elles affronter la concurrence du monde entier?

Et si notre plus grande faiblesse économique n’était pas à Washington, à Pékin ou à Bruxelles, mais dans notre incapacité à faire confiance à nos propres compatriotes?

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