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Rencontre Washington–Moscou : à 19 jours des élections, qui tire les ficelles?

Quand le directeur du FBI prévoit de se rendre en Russie à quelques jours d'un scrutin décisif, une question s'impose : pourquoi maintenant?

10 octobre 2026 — Blogue d'opinion

Il y a des événements politiques dont la signification ne réside pas uniquement dans ce qui se produit, mais aussi dans le moment où cela se produit.

La visite annoncée du directeur du FBI, Kash Patel, en Russie les 14 et 15 octobre prochains appartient peut-être à cette catégorie.

À seulement 19 jours des élections américaines de mi-mandat du 3 novembre, le directeur de la police fédérale américaine prévoit se rendre dans un pays régulièrement accusé d'ingérence électorale, de cyberespionnage et d'opérations de désinformation.

Pourquoi maintenant? Pourquoi à Moscou? Et pourquoi tant d'interrogations entourant les objectifs de cette visite?

Une rencontre qui inquiète jusqu'au sein du FBI

Le 5 octobre, deux élus démocrates, Jamie Raskin et Jim Himes, ont adressé une lettre à Kash Patel pour lui demander d'annuler son déplacement ou d'en expliquer les raisons.

Leurs préoccupations sont graves.

Ils rappellent que la Russie mène des opérations d'influence contre les élections américaines et représente une menace persistante pour la sécurité nationale.

De son côté, le magazine The Atlantic rapporte que plusieurs responsables actuels et anciens du FBI s'inquiètent eux-mêmes de cette visite.

Il serait prématuré de conclure qu'une telle rencontre cache nécessairement des intentions répréhensibles. Les services de sécurité de pays adversaires entretiennent parfois des relations professionnelles pour lutter contre le terrorisme, la cybercriminalité et d'autres menaces internationales.

Mais si les objectifs sont légitimes, pourquoi ne pas les expliquer clairement aux élus chargés d'exercer une surveillance démocratique?

Le calendrier n'est pas une preuve. Mais il mérite une explication.

Les États-Unis s'apprêtent à renouveler l'ensemble de la Chambre des représentants et une partie du Sénat.

Or, le FBI fait partie des institutions responsables de détecter et de combattre les opérations étrangères susceptibles de compromettre la sécurité du processus électoral.

À quelques semaines du scrutin, on pourrait raisonnablement s'attendre à ce que son directeur accorde une attention particulière à cette mission.

La Russie, dont les opérations d'ingérence électorale ont déjà fait l'objet d'enquêtes américaines, représente précisément l'un des acteurs que ces institutions doivent surveiller.

C'est ce paradoxe qui retient mon attention.

Au moment où le FBI doit protéger les élections américaines contre les ingérences étrangères, son directeur prévoit se rendre dans un pays associé à certaines de ces menaces.

Il ne s'agit pas d'une preuve de collusion. Mais c'est une situation qui appelle des explications précises.

Et si les véritables ficelles du pouvoir étaient ailleurs?

Cette actualité me ramène à une illustration satirique que nous avons récemment réalisée.



On y voit Elon Musk trônant au sommet d'un arbre gigantesque, les GAFAM occupant les branches intermédiaires et Donald Trump suspendu à des fils comme une marionnette au-dessus d'une foule de citoyens.

Cette image ne prétend pas révéler une organisation secrète ni établir une hiérarchie réelle entre ces acteurs.

Elle propose plutôt une réflexion sur la concentration du pouvoir dans nos sociétés contemporaines.

Qui contrôle les infrastructures numériques? Qui possède les données? Qui influence la circulation de l'information? Et jusqu'où le pouvoir économique et technologique peut-il peser sur les décisions politiques?

L'affaire Patel ajoute une autre dimension à ces interrogations : celle de l'influence étrangère et de la vulnérabilité possible des institutions censées protéger la démocratie.

Car pour influencer une société, il n'est pas toujours nécessaire d'en contrôler directement les dirigeants.

Il peut suffire d'exploiter ses divisions, d'amplifier les fausses informations ou de fragiliser la confiance de la population envers ses propres institutions.

Cela ne démontre évidemment aucun lien opérationnel entre les GAFAM, Musk, Trump et une éventuelle intervention russe dans les élections de 2026.

Mais cela nous invite à regarder le pouvoir politique dans un contexte beaucoup plus large que celui des seuls élus.

Quand la démocratie ne sait plus à qui faire confiance

Une démocratie ne repose pas uniquement sur le droit de voter.

Elle repose également sur la confiance envers les institutions qui administrent les élections, enquêtent sur les irrégularités et protègent le pays contre les interventions extérieures.

Cette confiance ne peut cependant être exigée aveuglément.

Elle doit être entretenue par la transparence, l'indépendance institutionnelle et la possibilité de demander des comptes aux responsables publics.

Voilà pourquoi les explications entourant le voyage de Kash Patel sont importantes.

Le Congrès devrait pouvoir comprendre les objectifs de la visite, connaître les garanties protégeant les renseignements sensibles et vérifier qu'aucun engagement inapproprié n'a été pris.

Il ne s'agit pas de s'opposer par principe au dialogue avec la Russie.

Il s'agit de s'assurer que ce dialogue ne se fasse pas au détriment des intérêts démocratiques américains.

Et les citoyens, dans tout cela?

Au bas de notre illustration, des citoyens assistent à un immense spectacle politique.

Au-dessus de leurs têtes, les acteurs économiques, technologiques et politiques semblent se partager une puissance qu'ils ne maîtrisent plus.

C'est sans doute la partie de cette satire qui m'interpelle le plus.

Parce qu'au-delà de Trump, Musk, Patel ou Poutine, il reste une question fondamentale :

Que devient la souveraineté populaire lorsque les citoyens ne savent plus précisément qui influence les décisions prises en leur nom?

Nous disposons aujourd'hui de moyens technologiques extraordinaires pour nous informer.

Pourtant, il peut sembler de plus en plus difficile de distinguer les faits, les récits fabriqués, les intérêts particuliers et les stratégies d'influence.

La démocratie risque alors de perdre quelque chose de plus important encore que la confiance envers un dirigeant : la possibilité pour ses citoyens de se construire une compréhension commune de la réalité.

Une dernière question avant le 3 novembre

La visite de Kash Patel en Russie n'a pas encore eu lieu.

Nous ignorons toujours ce qui sera exactement discuté et quelles explications pourront être fournies d'ici là.

Il faut donc résister à la tentation de transformer nos soupçons en certitudes.

Mais il serait tout aussi imprudent de considérer le calendrier de cette visite comme un simple détail administratif.

À 19 jours d'une élection aussi importante, la transparence devrait être une priorité absolue.

Et je reviens à cette image de Donald Trump suspendu à ses ficelles.

Peut-être que le plus inquiétant n'est pas de savoir si quelqu'un tire effectivement les fils.

Peut-être est-ce de constater à quel point il devient difficile, pour les citoyens, de savoir où ils commencent, où ils aboutissent et qui aurait intérêt à les manipuler.

La rencontre annoncée entre le directeur du FBI et les services de sécurité russes ne répond pas à cette question.

Mais son calendrier nous donne une excellente raison de la poser.

Car une démocratie qui ne peut plus examiner librement les mécanismes de son propre pouvoir commence déjà à perdre une partie de sa liberté.

 

Canada–Europe : s’allier pour être plus libre, sans changer de dépendance


 

Une proposition aussi spectaculaire qu’imprécise vient de bouleverser le paysage diplomatique : Ursula von der Leyen souhaite faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne. Mark Carney accueille favorablement cette ouverture, tout en préférant parler d’une « alliance unique » entre le Canada et l’Europe.

Pour l’instant, ce statut n’existe dans aucun traité européen. Il ne s’agirait donc pas de transformer le Canada en 28e membre de l’Union européenne ni de lui imposer automatiquement les lois, les politiques migratoires ou les décisions de Bruxelles. Tout reste à négocier : les droits du Canada, ses responsabilités, son influence dans les décisions et les limites de son engagement.

Ce rapprochement reposerait toutefois sur des fondations bien réelles. Depuis 2016, les échanges commerciaux entre le Canada et l’Union européenne auraient augmenté de 80 %. Le Canada participe déjà au programme européen de recherche Horizon Europe et serait devenu le premier pays non membre à rejoindre le programme de défense SAFE. La future entente pourrait élargir cette coopération à l’énergie, aux minéraux critiques, aux batteries, à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, à l’Arctique, à la défense et à la mobilité des personnes. Le Canada pourrait également être invité à participer à un futur Conseil européen de sécurité.

Pourquoi maintenant? Parce que le Canada et l’Europe subissent tous deux les pressions économiques des États-Unis et la concurrence grandissante de la Chine. Ottawa cherche à réduire sa dépendance envers Washington, tandis que Bruxelles tente de renforcer sa propre autonomie entre les deux grandes puissances.

La réaction de Donald Trump confirme l’importance stratégique du projet. Le président américain a qualifié cette éventuelle association d’« acte hostile » et menacé d’imposer de lourds droits de douane, voire d’interrompre les échanges commerciaux avec l’Europe. Une rupture totale paraît peu crédible, mais Washington possède tout de même plusieurs moyens de pression. Trump a d’ailleurs déjà cherché à exclure certains produits canadiens des marchés publics fédéraux américains.

L’Union européenne tente maintenant de calmer le jeu. Elle affirme que son rapprochement avec le Canada n’est dirigé contre personne. La France accueille favorablement le principe, tout en demandant que le projet soit débattu et analysé. Plusieurs capitales européennes reconnaissent d’ailleurs ne pas encore savoir exactement ce que recouvrirait cette notion de « membre associé ».

Au-delà du commerce, cette initiative soulève une question beaucoup plus profonde : quel rôle le Canada veut-il jouer dans le monde?

L’histoire montre que son influence ne repose pas uniquement sur son économie, son armée ou ses ressources naturelles. Elle repose aussi sur sa capacité à rassembler. Du maintien de la paix proposé par Lester B. Pearson pendant la crise de Suez au Traité d’Ottawa contre les mines antipersonnel, en passant par la création du G20, le Canada a parfois réussi à exercer une influence supérieure à son poids réel en construisant des coalitions.

Le rapprochement avec l’Europe pourrait lui permettre de retrouver ce rôle. Se rapprocher de l’Union européenne, c’est établir simultanément des liens plus étroits avec 27 pays. Cet effet de levier pourrait devenir considérable.

Mais un risque demeure : à trop s’intégrer à l’Europe, le Canada pourrait donner l’impression d’avoir simplement choisi un nouveau camp. Des partenaires comme le Japon, l’Australie ou la Corée du Sud pourraient hésiter à suivre une initiative perçue comme essentiellement européenne. Le Canada perdrait alors une partie de sa capacité à servir de pont entre les puissances moyennes.

Voilà le véritable enjeu. Il ne faudrait pas remplacer une dépendance envers Washington par une nouvelle dépendance envers Bruxelles. L’Europe devrait devenir un point de départ vers une coalition plus vaste, et non une nouvelle destination exclusive.

La meilleure voie serait donc de se rapprocher suffisamment de l’Europe pour gagner en puissance, en sécurité et en autonomie, tout en conservant la liberté nécessaire pour rassembler d’autres démocraties et puissances moyennes.

La proposition européenne est encore une porte ouverte plutôt qu’une entente véritable. Tout dépendra de ce qui se trouvera derrière cette porte : une simple déclaration diplomatique, une intégration contraignante ou une alliance souple permettant au Canada de mieux défendre ses intérêts.

Mais un paradoxe apparaît déjà clairement : plus Donald Trump tente d’empêcher le Canada de diversifier ses alliances, plus il lui donne de raisons de le faire.

Le Canada ne doit pas choisir entre les États-Unis et l’Europe. Il doit apprendre à s’entourer pour ne plus dépendre entièrement de personne.

VOTE PAR CORRESPONDANCE : ENLEVONS LES PELURES D’OIGNON


La Cour suprême n’a pas déclaré que le vote par correspondance ne pourrait jamais être mieux encadré. Elle a plutôt refusé que l’administration Trump bouleverse les règles à quelques semaines des élections de mi-mandat.

Le projet aurait obligé les États à transmettre au Service postal la liste des électeurs autorisés, à utiliser des enveloppes munies de codes-barres et à permettre au service postal fédéral de refuser certains bulletins jugés non conformes. Une agence relevant de l’administration Trump aurait ainsi obtenu un nouveau pouvoir de filtrage sur des élections normalement administrées par les États.

Officiellement, Trump prétend combattre une fraude massive. Pourtant, les données disponibles racontent une tout autre histoire : entre 2016 et 2022, on aurait recensé environ quatre cas de fraude postale par dix millions de votes par correspondance.

Alors, que craint-il réellement?

Le vote postal facilite la participation des personnes âgées ou handicapées, des étudiants, des militaires et des travailleurs qui peuvent difficilement se présenter au bureau de scrutin. Il permet donc à davantage de citoyens de voter, y compris des électeurs susceptibles de s’opposer à Trump.

Il complique également son récit électoral. Les bulletins postaux sont parfois comptés plus tard. Trump peut alors mener le soir du scrutin, proclamer victoire, puis qualifier de « suspects » les votes légitimes qui réduisent ensuite son avance.

La contradiction devient presque caricaturale : Trump vote lui-même par correspondance en Floride. En 2024, sa campagne encourageait également les républicains à voter tôt ou par la poste. Ce mode de scrutin semble donc acceptable lorsqu’il sert ses intérêts, mais devient une « arnaque » lorsqu’il risque de profiter à ses adversaires.

Rien ne prouve que Trump ait frauduleusement utilisé ces bulletins pour gagner l’élection de 2024. Mais tout indique que son véritable problème n’est pas l’existence de quelques faux votes.

Ce qu’il semble surtout craindre, ce sont les millions de vrais votes exprimés contre lui.

Voilà pourquoi le danger concret n’était pas une fraude massive jamais démontrée, mais qu’une réforme précipitée permette de bloquer des milliers, voire des millions, de bulletins parfaitement légitimes.

La démocratie ne consiste pas à choisir quels citoyens pourront voter selon la personne pour laquelle ils risquent de voter.

« Quand la transparence sert le mensonge et que le vérifiable disparaît»




J’ai longtemps cru que transparence et vérité allaient naturellement ensemble.

Mais en 2026, ce n’est plus si simple.

On peut tout montrer, tout filmer, tout diffuser… et pourtant manipuler le récit.

La transparence ne garantit pas la vérité. Elle garantit seulement que quelque chose est visible.

Et quand cette visibilité s’allie au mensonge, à la répétition et au spectacle permanent, elle devient un outil redoutable.

Le trumpisme l’a compris.

Mais en 2026, un autre phénomène rend cette mécanique encore plus puissante. Sur certaines grandes plateformes, les affirmations politiques peuvent circuler massivement sans rencontrer le même contrepoids journalistique qu’autrefois. Aux États-Unis, Meta a abandonné la vérification indépendante par des tiers au profit des Community Notes; au Canada, Facebook et Instagram continuent de bloquer les nouvelles en raison du conflit entourant la Loi sur les nouvelles en ligne.

Le résultat est paradoxal : ce qui affirme, provoque et divise peut voyager extrêmement vite, tandis qu’une partie du journalisme professionnel capable de vérifier, contextualiser et contredire ces affirmations est moins visible ou absente du même espace.

Nous ne pouvons pas affirmer que toutes ces décisions ont été prises uniquement pour servir le trumpisme. Mais leur effet peut incontestablement lui être favorable : moins le récit rencontre de contre-pouvoirs crédibles sur son propre terrain de diffusion, plus il devient facile de l’imposer.

Autrement dit : quand l’affirmation voyage plus facilement que sa vérification, celui qui contrôle le récit part avec une longueur d’avance.

Et quand le vérifiable recule, le mensonge respire mieux.

Le trumpisme en profite pleinement.

On désigne alors des ennemis :
les immigrants volent nos emplois,
les experts mentent sur le climat,
le Canada profite de nous,
il y a des communistes partout.

Et pendant que les citoyens se disputent entre eux, les vraies questions passent au second plan :

Qui profite?
Qui s’enrichit?
Qui décide?
Qui perd ses protections?
Qui gagne davantage de pouvoir?

C’est là le tour de passe-passe.

On transforme une lutte qui devrait parfois être verticale,entre pouvoir, richesse et population, en conflit horizontal entre voisins, travailleurs, générations et communautés.

Le plus paradoxal, c’est que le leader peut se présenter comme le protecteur des gens ordinaires tout en soutenant des politiques qui avantagent davantage ceux qui sont déjà puissants.

Alors le citoyen regarde à côté de lui au lieu de regarder vers le haut.

Voilà pourquoi la division est si efficace.

Un peuple occupé à se battre entre lui-même demande moins de comptes à ceux qui gouvernent. Et si, en plus, ce qui pourrait être vérifié circule moins facilement que ce qui excite, scandalise ou désoriente, la manipulation du récit devient encore plus facile.

Et c’est peut-être là l’essentiel de notre image Padreso :

Pendant qu’on se dispute entre nous, le pouvoir monte.

Parce qu’au fond, une démocratie saine ne repose pas seulement sur la transparence.

Elle repose sur la capacité de vérifier, de comprendre, de comparer les sources et surtout de refuser qu’on nous divise pour mieux nous diriger.

On ne construit pas une nation forte en la divisant.

— Padreso • atelier JPGO