L’une des plus grandes tragédies de notre époque n’est peut-être pas seulement la violence elle-même, mais le sentiment d’invisibilité qui peut parfois la nourrir.
Ce qui ressort de l'inutile tuerie de Côte des Neiges,ce n’est pas d’abord une idéologie politique cohérente. Ce n’est ni la droite, ni la gauche qui expliquent vraiment ce drame. Ce qui apparaît surtout, c’est l’histoire d’un jeune homme qui semble avoir transformé sa frustration personnelle en projet de destruction.
On a souvent tendance à chercher une explication simple après une tragédie. Pourtant, la réalité est rarement aussi claire. Dans ce cas-ci, les écrits du tueur empruntaient des idées provenant de plusieurs univers opposés : certaines liées à la haine des femmes, d’autres à des critiques du système économique ou politique, d’autres encore à divers courants extrêmes trouvés sur Internet. Le résultat ressemble moins à une doctrine qu’à un mélange de rancunes accumulées.
Un élément revient toutefois constamment : le sentiment d’être exclu, ignoré ou rejeté.
C'est l'histoire de ces jeunes hommes qui passent une partie importante de leur vie dans les zones les plus sombres du web, où les frustrations personnelles peuvent être transformées en théories expliquant tous leurs malheurs. À force de fréquenter des communautés qui alimentent le ressentiment, certains finissent par croire que la société entière est responsable de leur souffrance.
Le problème est que cette logique ne mène pas à la guérison. Elle mène à la recherche d’un coupable.
Et lorsqu’une personne convaincue d’avoir été oubliée cherche soudainement à attirer l’attention du monde entier, le danger devient immense. Ce n’est plus seulement une question de colère. C’est parfois un besoin maladif de laisser une trace, de forcer les autres à regarder enfin celui qui se sentait invisible.
Les conséquences sont terribles. Des familles sont brisées. Des citoyens ordinaires deviennent des victimes. Des policiers risquent leur vie pour protéger des inconnus. Toute une communauté est plongée dans le choc et l’incompréhension.
C’est aussi un rappel que personne ne vit complètement isolé. Les familles, les écoles, les milieux de travail, les plateformes numériques et les institutions publiques forment ensemble l’environnement dans lequel évoluent les jeunes adultes. Lorsqu’un nombre croissant de personnes se sentent déconnectées de la société, nous avons tous intérêt à nous demander ce qui nourrit ce malaise avant qu’il ne soit récupéré par les marchands de haine.
Comprendre un phénomène n’est jamais l’excuser. Mais refuser de le comprendre, c’est prendre le risque de le voir se reproduire.
Une société forte ne se mesure pas seulement à sa capacité de condamner la violence, mais aussi à sa capacité de tendre la main avant que la solitude, la rancœur et l’égocentrisme toxique ne transforment un être humain en bombe humaine.
Source : Yves Boisvert, « Sur l’idéologie d’un tueur », La Presse, 24 juin 2026.
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