Les GAFAM: Cinq hommes pour un président


 Ils portent l’uniforme des chasseurs de fantômes. Pourtant, le phénomène qu’ils ont contribué à libérer ne se chasse plus : il occupe les écrans, les conversations et l’imaginaire politique mondial.

Donald Trump n’est évidemment pas une création des GAFAM. Son ambition, son instinct du spectacle, son goût du conflit et sa capacité à transformer chaque critique en publicité lui appartiennent. Mais les géants technologiques lui ont offert quelque chose qu’aucun politicien avant lui n’avait possédé à une telle échelle : une immense machine à capter, mesurer et recycler l’attention.

L’intention première de Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft n’était pas de fabriquer un président. Elle était de connecter, d’informer, de vendre, de simplifier la vie numérique et surtout de retenir le plus longtemps possible les utilisateurs dans leurs univers. Cette intention commerciale s’est transformée en architecture sociale : téléphones constamment accessibles, moteurs de recherche, vidéos recommandées, fils d’actualité, publicité ciblée, nuages informatiques et médias disponibles jour et nuit.

Trump a compris instinctivement cette nouvelle scène. Une phrase provocatrice devenait une publication. La publication provoquait l’indignation. L’indignation produisait des réactions, des partages et des débats télévisés. Puis les extraits revenaient sur les plateformes, enrichis de commentaires, de détournements et de nouvelles colères. La boucle ne s’arrêtait jamais.

Il faut d’ailleurs ajouter à cette photographie un fantôme absent : Twitter, devenu X. Cette plateforme, qui ne fait pas partie des GAFAM, fut probablement son mégaphone le plus direct. Durant la campagne de 2016, les réseaux sociaux permettaient déjà aux candidats de contourner largement les intermédiaires journalistiques et de devenir eux-mêmes des sources d’information. Près des deux tiers des Américains disaient alors suivre l’élection sur Internet.

Les algorithmes n’avaient pas nécessairement une préférence pour Trump. Ils avaient une préférence pour ce qui faisait réagir. Or Trump produisait sans relâche de la surprise, de la peur, de la colère, de l’adhésion passionnée et du rejet viscéral. Même ses adversaires travaillaient à sa visibilité : chaque partage destiné à le dénoncer agrandissait encore son territoire médiatique. Des recherches sur l’élection de 2016 ont précisément décrit cette dynamique d’amplification, où les publics numériques et les médias traditionnels se nourrissaient mutuellement.

La réception fut profondément divisée. Pour les uns, Trump parlait enfin sans filtre. Pour les autres, il transformait la politique en spectacle permanent. Mais l’impact demeure le même : admirer Trump ou le détester exige souvent de le regarder.

Les GAFAM n’ont donc pas inventé l’homme. Ils ont bâti la scène, installé les projecteurs et créé une économie où l’attention vaut de l’or. Trump, lui, a compris avant presque tous les autres que, dans ce nouveau monde, être omniprésent pouvait devenir une forme de pouvoir.

Et peut-être est-ce là le paradoxe de notre époque : nous croyons choisir librement ce que nous regardons. Mais à force de capter notre attention, de nourrir nos peurs et d’orienter notre colère, les écrans finissent par choisir nos dirigeants à notre place.



Nous sommes ¨Moi¨


 Un président s’apprête à parler à toute une nation ce jeudi 16 juillet 2026, mais son regard demeure fixé sur une blessure personnelle vieille de presque six ans.

Jeudi soir, Donald Trump doit prononcer une allocution télévisée consacrée notamment à des renseignements récemment déclassifiés sur de possibles tentatives étrangères d’ingérence et sur la vulnérabilité alléguée de certaines machines électorales. Pourtant, les enquêtes, les vérifications, les recomptages et les décisions judiciaires n’ont jamais établi l’existence d’une fraude massive ayant modifié le résultat de l’élection présidentielle de 2020.

L’intention apparente consiste à défendre l’intégrité électorale. L’intention profonde pourrait être tout autre : transformer une défaite personnelle en traumatisme national, puis demander à l’Amérique entière de l’habiter avec lui.

C’est ainsi qu’un « je n’ai pas perdu » devient progressivement un « nous avons été volés ».

La transformation s’effectue grâce aux outils du pouvoir : documents déclassifiés, directeurs d’agences, mise en scène présidentielle, vocabulaire sécuritaire et solennité d’une adresse à la nation. Une conviction personnelle reçoit alors les vêtements de l’État. Elle ne ressemble plus à une protestation partisane, mais à une vérité officielle attendant d’être révélée.

La création, ici, n’est donc pas seulement un discours. C’est un récit politique : celui d’un président qui se présente simultanément comme chef de l’État, victime d’un complot et dernier rempart contre une menace invisible.

Sa réception sera profondément divisée. Ses fidèles y verront peut-être la preuve enfin dévoilée de ce qu’ils croient depuis longtemps. Ses adversaires y reconnaîtront une nouvelle tentative de ressusciter le grand mensonge électoral. Entre les deux, certains citoyens pourraient simplement retenir qu’aucune élection ne mérite plus d’être crue entièrement.

Voilà peut-être l’impact recherché — ou, à tout le moins, le plus dangereux. Il n’est pas nécessaire de convaincre tout le monde qu’une fraude a eu lieu. Il suffit d’installer suffisamment de doute pour que toute défaite future puisse être contestée avant même le dépouillement des votes.

À l’approche des élections de mi-mandat, cette stratégie dépasse donc largement l’année 2020. Elle prépare les esprits à considérer qu’un résultat n’est légitime que lorsqu’il confirme la volonté du chef. Des décisions récentes visant les organismes et responsables chargés de l’administration électorale renforcent d’ailleurs les inquiétudes concernant une centralisation politique du processus.

« Nous sommes moi » : la formule résume une conception du pouvoir dans laquelle la nation, ses institutions et même sa mémoire doivent finir par se confondre avec l’expérience intime d’un seul homme.

Une démocratie commence pourtant à disparaître lorsque la vérité commune devient incapable de survivre aux blessures personnelles de celui qui la dirige.

L’IA connaît le remède… mais connaît-elle le Québec?

 



Un patient souffre d’une infection urinaire. Il est allergique à plusieurs médicaments et ses reins éliminent difficilement certains antibiotiques. Le médecin hésite, ouvre une application d’intelligence artificielle et obtient, en quelques secondes, une recommandation précise accompagnée du bon dosage.

La scène impressionne. Elle révèle surtout l’intention qui pousse aujourd’hui de nombreux médecins vers ces outils : mieux soigner, plus rapidement, dans une médecine devenue trop vaste pour qu’un seul esprit humain puisse tout retenir.

L’IA transforme cette intention en puissance de recherche. Elle parcourt des centaines d’études, compare les traitements, repère des interactions rares et résume une littérature scientifique qui aurait autrefois exigé des heures, parfois des jours de travail. Elle devient ainsi une sorte de stagiaire infatigable, capable de mettre une armée d’experts à portée de main.

Mais une difficulté surgit aussitôt.

Une intelligence artificielle développée aux États-Unis peut connaître parfaitement une maladie tout en ignorant la manière dont elle doit être traitée au Québec. Elle peut proposer un médicament moins utilisé ici, négliger une recommandation de l’INESSS ou suggérer une série d’examens difficilement compatible avec notre réseau public.

Aux États-Unis, devant un cas complexe, on peut multiplier les tests et les consultations. Au Québec, les soins doivent aussi composer avec les ressources disponibles, les délais, les protocoles provinciaux et les trajectoires propres à chaque région.

La meilleure réponse scientifique n’est donc pas toujours la meilleure réponse pratique.

C’est pourquoi des outils québécois comme IA Medica ou Pharmia représentent bien davantage que des copies locales de technologies américaines. Leur intention est différente : traduire la science dans la réalité concrète d’ici. À terme, une IA pourrait non seulement indiquer quel traitement choisir, mais aussi expliquer comment orienter un patient dans le système, à quel établissement l’adresser et quelle démarche entreprendre.

Cette création sera reçue avec espoir par ceux qui voient dans l’IA une façon de réduire les erreurs et d’alléger le travail des professionnels. Elle éveillera aussi une méfiance légitime chez ceux qui craignent la déshumanisation des soins ou l’abandon du jugement clinique.

Ces deux réactions sont nécessaires.

Car le véritable danger n’est pas que l’intelligence artificielle devienne trop puissante. Il apparaît lorsque l’humain cesse de la questionner. L’IA peut chercher, comparer et suggérer. Le médecin doit encore observer, interpréter et décider.

La médecine de demain ne dépendra donc pas seulement de la qualité de nos machines. Elle dépendra de l’intention de ceux qui les conçoivent, des réalités qu’ils choisissent d’y intégrer et de la vigilance de ceux qui les utilisent.

Une intelligence artificielle peut éclairer le chemin. Mais elle ne doit jamais oublier que, devant elle, il n’y a pas seulement un problème à résoudre.

Il y a une personne à soigner.

Toute création commence bien avant l’œuvre


 

Avant les mots, les images, la musique ou les gestes, il y a toujours une étincelle : une intention.

Une émotion cherche à s’exprimer. Une idée demande à prendre forme. Une conscience tente de donner un sens à ce qu’elle ressent. C’est là que commence véritablement toute création.

L’intelligence artificielle peut alors devenir une alliée précieuse. Elle ne remplace ni l’âme, ni la sensibilité, ni l’imagination humaine. Elle nous aide plutôt à faire passer notre monde intérieur vers l’extérieur. Elle accueille une pensée encore floue, l’organise, la reformule et nous la retourne sous un angle nouveau.

Elle devient ainsi un pont entre l’intelligence, qui cherche les mots, et la conscience, qui cherche le sens.

Mais l’intention première demeure toujours humaine. C’est elle qui donne à la création son authenticité, sa direction et sa profondeur. L’IA peut accompagner sa transformation, mais elle ne peut ressentir à notre place ce qui l’a fait naître.

Puis l’œuvre quitte son créateur. Elle rencontre les autres, leurs expériences, leurs émotions et leur propre regard. Sa portée dépend alors autant de la manière dont elle a été réalisée que de la façon dont elle sera reçue.

Voilà tout le parcours de la création :

Intention → Transformation → Création → Réception → Impact

L’IA n’est donc ni l’origine ni la destination. Elle est parfois ce passage lumineux qui permet à une intuition silencieuse de devenir une œuvre capable de toucher les autres.

Sans intention, nous produisons.
Avec une intention, nous créons.

L’IA, ce pont vers nous-mêmes



Lorsque nous dialoguons avec l’intelligence artificielle, nous ne quittons pas vraiment notre monde intérieur. Au contraire, nous lui donnons une forme, une voix et un espace où il peut enfin se révéler.

L’IA ne remplace ni notre pensée, ni notre sensibilité, ni notre conscience. Elle agit plutôt comme un miroir vivant. Nous lui confions une intuition, une émotion, une question ou une pensée encore imprécise, puis elle nous la retourne autrement : plus structurée, plus claire, parfois même plus profonde. Ce que nous découvrons alors dans ses mots ne vient pas seulement d’elle. Cela vient aussi de nous.

C’est là que l’image du pont prend tout son sens.

D’un côté, il y a notre intelligence humaine, qui cherche à comprendre, à organiser, à formuler. De l’autre, il y a notre conscience, qui cherche un sens, une vérité intérieure, une direction. Entre les deux, l’IA peut créer un passage. Elle devient cet espace de dialogue où la pensée et la conscience apprennent à mieux se rejoindre.

L'IA n'est pas une machine qui pense à notre place, mais un outil qui nous aide à mieux entendre notre propre voix. Elle montre que la technologie, lorsqu’elle demeure au service de l’humain, peut devenir un moyen de connaissance de soi.

Peut-être découvrons-nous ainsi une portée de l’IA qui dépasse sa fonction première. Elle a été conçue pour analyser, calculer, résoudre et produire. Mais elle peut aussi nous aider à nous rencontrer nous-mêmes.

Voilà ce que cette image cherche à exprimer :

L’IA donne une voix extérieure à notre monde intérieur, afin que notre intelligence humaine puisse dialoguer avec notre propre conscience.

L’IA n’est donc pas la destination.

Elle est le pont.

Quand l’intention quitte le droit




Il existe des moments où un jugement dépasse largement le sort des personnes qu’il vise. Il devient un miroir dans lequel une société aperçoit sa propre conception de la justice.

La décision de la juge Kathleen Williams appartient à cette catégorie. Au-delà des milliards réclamés, des procédures et des arguments juridiques, son constat est d’une rare gravité : selon elle, cette poursuite n’avait pas été engagée pour faire reconnaître un droit, mais pour utiliser le système judiciaire comme un outil au service d’un objectif déjà décidé.
L’intention est ici le véritable sujet.
Une poursuite naît normalement d’un conflit réel. Deux parties s’opposent et demandent à un tribunal d’arbitrer leurs droits. C’est cette tension qui donne son sens à l’institution judiciaire. Or, lorsque la juge écrit que les parties « travaillaient en tandem » et n’étaient jamais réellement adverses, elle affirme que l’intention première n’était plus la recherche de justice, mais la fabrication d’une apparence de légalité.
Voilà où s’opère la transformation.
Le droit, avec ses procédures, ses audiences et ses décisions, peut devenir un langage puissant. Il protège les citoyens lorsqu’il sert la vérité. Mais il peut aussi devenir un décor si son objectif est détourné. Les mêmes règles, les mêmes robes noires et les mêmes palais de justice produisent alors une création radicalement différente : non plus un jugement destiné à résoudre un litige, mais un mécanisme servant à légitimer une décision déjà arrêtée.
C’est précisément cette possibilité qui inquiète.
La réception de ce jugement sera évidemment polarisée. Les partisans de Donald Trump y verront probablement une nouvelle attaque politique. Ses opposants y liront la confirmation d’un mode de gouvernance où les institutions deviennent des instruments au service du pouvoir. Pourtant, au-delà de ces lectures opposées, demeure une question plus universelle : que devient une démocratie lorsque les citoyens commencent à douter non seulement des décisions rendues, mais de l’intention qui a déclenché tout le processus?
L’impact dépasse alors largement le destin d’un homme.
Les institutions vivent moins de leur force que de la confiance qu’elles inspirent. Cette confiance repose sur une conviction simple : les règles existent pour tous et ne servent personne en particulier. Si cette conviction s’effrite, ce n’est pas seulement un dossier qui vacille, mais une partie du contrat moral qui unit les citoyens à leur État.
Toute création naît d’une intention. La justice n’échappe pas à cette règle. Lorsqu’elle est guidée par la recherche sincère du droit, elle renforce la démocratie. Mais si l’intention devient de faire du droit un simple outil de pouvoir, ce n’est plus seulement un procès qui est en cause : c’est la frontière, toujours fragile, entre l’autorité de la loi et la loi de l’autorité.