Mais à Washington, sous Donald Trump, cette vieille maxime prend aujourd’hui une dimension particulièrement troublante.
Pendant des années, Trump a construit une bonne partie de son succès politique sur une promesse simple et terriblement efficace : combattre les élites, nettoyer Washington et rendre le pouvoir au peuple.
Le message était taillé sur mesure pour une Amérique qui se sentait abandonnée.
Tous étaient présentés, à différents degrés, comme les représentants d’un système qui aurait cessé de travailler pour l’Américain ordinaire.
Trump allait « drainer le marécage ».
Mais aujourd’hui, une question devient difficile à éviter :
Et si Trump n’avait pas réellement chassé les élites?
Et s’il avait surtout remplacé celles qu’il combattait par les siennes?
C’est ici que les chiffres deviennent beaucoup plus intéressants que les slogans.
Selon un récent recensement de Public Citizen, 57 personnes extrêmement fortunées occupent des fonctions dans l’administration Trump, dont 40 à des postes importants au cœur de l’exécutif et 17 comme ambassadeurs.
La comparaison est spectaculaire.
Donald Trump : 57.
Il ne s’agit donc plus simplement de dire que les riches ont toujours gravité autour du pouvoir américain. C’est vrai.
Ce qui change, c’est l’échelle.
Et un autre chiffre mérite notre attention.
Trente de ces 57 personnes ont versé collectivement plus de 65 millions de dollars à des organisations politiques associées à Trump pendant le cycle électoral de 2024.
Attention : cela ne prouve pas qu’elles ont « acheté » leurs fonctions.
Un don suivi d’une nomination ne constitue pas automatiquement une preuve de corruption.
Mais lorsque richesse, financement politique et accès aux plus hautes fonctions de l’État se retrouvent aussi fréquemment au même endroit, poser des questions sur les conflits d’intérêts et la concentration du pouvoir n’a absolument rien de farfelu.
C’est même précisément ce qu’une démocratie devrait faire.
Et voilà où apparaît le formidable paradoxe du trumpisme.
Trump n’a jamais vraiment été contre les riches.
Il admire ouvertement les grands entrepreneurs. Il présente volontiers leur réussite financière comme une preuve de compétence, d’intelligence et d’aptitude à gérer.
Son combat contre « les élites » signifiait donc peut-être quelque chose de beaucoup plus précis que nous ne l’avions compris.
Il ne s’agissait pas nécessairement de :
LE PEUPLE contre LES ÉLITES.
Mais plutôt de :
LE PEUPLE mobilisé contre CERTAINES ÉLITES afin de permettre à UNE AUTRE ÉLITE d’accéder au pouvoir.
Et cette distinction change énormément de choses.
Parce qu’un mouvement populiste peut parfaitement combattre une élite culturelle, bureaucratique ou politique tout en renforçant simultanément une élite économique.
Voilà pourquoi il faut également être prudent avec le mot « oligarchie ».
Les faits ne permettent pas encore d’affirmer simplement que les États-Unis ont cessé d’être une démocratie pour devenir une oligarchie.
Ce serait aller plus loin que les preuves.
Mais ils permettent désormais de constater quelque chose de beaucoup plus difficile à contester :
une concentration exceptionnelle de richesse privée et de pouvoir politique existe aujourd’hui au sommet du gouvernement américain.
Et elle soulève une question démocratique fondamentale.
Qui le pouvoir sert-il lorsque ceux qui le détiennent appartiennent massivement à la fraction la plus fortunée de la société?
Les citoyens ordinaires?
Les entreprises?
Les grands donateurs?
Le président?
Leurs propres intérêts?
Probablement différentes réponses selon les personnes et les décisions.
C’est justement pourquoi il faut examiner les actes plutôt que distribuer des verdicts collectifs.
Il faut également résister à une autre tentation.
Trump accuse extrêmement souvent ses adversaires de corruption, de mensonge, d’abus de pouvoir et de manipulation.
Il serait séduisant d’en conclure que chacune de ses accusations constitue automatiquement une projection de ses propres comportements.
Mais ce serait commettre exactement l’erreur que nous cherchons à éviter : prêter une intention psychologique lorsque nous pouvons simplement examiner les faits.
Et les faits suffisent déjà à révéler une contradiction considérable.
Un homme élu notamment en promettant de combattre un système contrôlé par les puissants dirige aujourd’hui une administration où les personnes immensément riches occupent une place sans précédent dans l’histoire présidentielle américaine récente.
Nous n’avons pas besoin d’exagérer cette contradiction.
Elle est suffisamment forte toute seule.
Le trumpisme n’a donc peut-être jamais été véritablement une guerre contre les élites.
Les faits correspondent de mieux en mieux à quelque chose de différent :
une guerre contre certaines élites menée avec l’appui d’autres élites.
Et c’est peut-être là que se trouve l’une des grandes ironies politiques de notre époque.
Des millions d’Américains ont voté pour un milliardaire qui leur promettait de reprendre le pouvoir aux élites.
Une fois revenu à Washington, il a confié une partie exceptionnellement importante de ce pouvoir à… d’autres multimillionnaires et milliardaires.
Alors oui, l’argent mène depuis longtemps une partie du monde politique américain.
Donald Trump n’a certainement pas inventé le phénomène.
Mais il semble lui avoir donné une toute nouvelle dimension.
Et finalement, peut-être que la meilleure façon de résumer cette histoire tient en une seule phrase :
Trump n’a pas fait disparaître les élites de Washington. Il a surtout changé lesquelles possèdent les clés.

