Trump et la non-proliferation

 




CHER DONALD TRUMP : EMPÊCHER LA PROLIFÉRATION NUCLÉAIRE EXIGE PLUS QUE DES BOMBES

Cher Donald,

Tu affirmes vouloir empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire. Cet objectif est légitime et largement partagé.

Mais pour empêcher la prolifération, encore faut-il comprendre pourquoi certains États désirent la bombe, ce qui convainc d’autres pays d’y renoncer et comment nos propres décisions peuvent rendre cette arme plus attirante.

Voici donc quatre principes que les événements récents devraient nous rappeler.

PRINCIPE No 1 — LA BOMBE EST SOUVENT RECHERCHÉE COMME UNE ASSURANCE-VIE

Les États ne poursuivent pas tous l’arme nucléaire pour les mêmes raisons. La sécurité, la survie du régime, le prestige, l’autonomie stratégique et la volonté d’intimider un adversaire peuvent se combiner.

Mais la recherche d’une garantie contre une attaque extérieure demeure généralement une motivation centrale.

La Corée du Nord l’illustre clairement. Son arsenal ne lui garantit ni la paix ni la survie, et sa doctrine autorise même l’emploi nucléaire dans certaines circonstances dangereuses. Néanmoins, ses armes obligent tout adversaire à calculer le risque d’une riposte catastrophique avant d’envisager une attaque contre le régime.

Regardons aussi l’Ukraine.

Après la disparition de l’Union soviétique, des milliers d’armes nucléaires se trouvaient sur son territoire, même si Kyiv ne possédait pas immédiatement toute l’autonomie nécessaire pour les utiliser et les entretenir. L’Ukraine a accepté de s’en départir en échange notamment d’assurances de sécurité des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie.

Ces assurances n’équivalaient pas à une protection militaire automatique de l’OTAN. Mais la Russie s’était formellement engagée à respecter la souveraineté et les frontières ukrainiennes.

Elle a violé cet engagement.

Nous ne pouvons pas prouver que l’Ukraine aurait nécessairement évité l’invasion en conservant un arsenal nucléaire. Nous pouvons cependant affirmer que la violation des assurances de Budapest envoie un message désastreux aux pays que nous voudrions convaincre de désarmer :

« Une promesse de sécurité ne vous protégera peut-être pas lorsque vous en aurez vraiment besoin. »

La Libye offre une autre leçon troublante.

Mouammar Kadhafi a abandonné en 2003 un programme nucléaire encore embryonnaire ainsi que ses autres programmes d’armes de destruction massive. Huit ans plus tard, son régime tombait pendant une guerre civile, avec l’intervention déterminante de l’OTAN.

Son désarmement n’a pas causé l’intervention. Mais d’autres régimes peuvent raisonnablement en tirer cette conclusion :

« Kadhafi a renoncé à son assurance; Kim Jong-un l’a conservée. Regardez lequel des deux régimes existe encore. »

C’est ainsi que naissent les incitations à proliférer.

PRINCIPE No 2 — SI UN ACCORD LIMITE UN PROGRAMME NUCLÉAIRE, ON NE LE DÉTRUIT PAS SANS SOLUTION PLUS EFFICACE

Le JCPOA conclu avec l’Iran en 2015 était imparfait.

Certaines de ses restrictions étaient temporaires. Il ne réglait pas entièrement les questions des missiles balistiques, des activités régionales iraniennes ni toutes les préoccupations concernant les anciennes recherches nucléaires du pays.

Mais l’accord imposait des limites concrètes à l’enrichissement, aux stocks d’uranium et au nombre de centrifugeuses. Il soumettait aussi l’Iran à un régime d’inspections particulièrement intrusif.

En mai 2018, tu as retiré unilatéralement les États-Unis de cet accord et rétabli les sanctions dans le cadre de ta politique de « pression maximale ».

L’Iran a continué pendant environ un an de respecter l’essentiel de ses engagements. Puis il a commencé à les abandonner progressivement.

Le résultat est documenté : enrichissement à des niveaux beaucoup plus élevés, utilisation de centrifugeuses plus performantes, accumulation d’uranium enrichi et réduction de l’accès accordé aux inspecteurs.

Cela ne prouve pas que l’Iran avait pris la décision de construire une bombe. Posséder de l’uranium fortement enrichi, fabriquer une charge nucléaire et produire une arme utilisable sont trois étapes différentes.

Mais le retrait américain a supprimé des contraintes vérifiables sans obtenir l’accord plus exigeant qui devait les remplacer. L’Iran s’est ainsi rapproché techniquement du seuil nucléaire, tandis que le monde perdait progressivement la capacité de surveiller son programme.

Autrement dit, Donald, tu as quitté un accord qui éloignait l’Iran de la bombe sans mettre en place un mécanisme plus efficace.

La politique de pression maximale n’a pas produit un meilleur accord. Elle a produit moins de contraintes, moins d’inspections et davantage d’incertitude.

PRINCIPE No 3 — POUR CONVAINCRE SES ALLIÉS DE NE PAS FABRIQUER LEUR PROPRE BOMBE, IL FAUT RENDRE SA PROTECTION CRÉDIBLE

Le Japon et la Corée du Sud possèdent les capacités scientifiques et industrielles nécessaires pour s’engager éventuellement dans la voie nucléaire.

Ils ne l’ont pas fait.

Leur adhésion au Traité de non-prolifération, leurs contraintes politiques, les coûts économiques et leur histoire comptent beaucoup. Mais la protection américaine demeure une pièce maîtresse de leur décision.

Le message transmis depuis des décennies est simple :

« Vous n’avez pas besoin de votre propre bombe, parce que les États-Unis vous protégeront. »

Or, le 16 août 2026, tu as ordonné une réduction importante des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud. Tu as invoqué leur coût, ta bonne relation avec Kim Jong-un et le refus sud-coréen de participer à tes opérations contre l’Iran.

On peut légitimement débattre du coût et de l’ampleur de ces exercices. On peut aussi souhaiter réduire les tensions avec Pyongyang et créer une ouverture diplomatique.

Mais relier la protection de la Corée du Sud à son soutien dans une guerre différente envoie un tout autre message :

« La solidité de notre engagement dépendra de votre obéissance dans les autres dossiers. »

C’est précisément le genre de message qui affaiblit la dissuasion élargie.

Il n’est pas établi que la Corée du Sud développera une arme nucléaire. Les obstacles politiques, diplomatiques et économiques demeurent considérables. Les dirigeants sud-coréens restent beaucoup plus prudents que leur opinion publique.

Il n’est pas davantage établi que le Japon l’imitera.

Mais le risque devient plus sérieux lorsque les alliés commencent à se demander si la protection américaine sera encore là au moment décisif.

Une bombe sud-coréenne pourrait alors modifier le calcul japonais, chinois et nord-coréen, enclenchant une dynamique régionale extrêmement difficile à arrêter.

Voilà la formulation rigoureuse :

Tes décisions ne prouvent pas qu’une cascade nucléaire se produira en Asie. Elles augmentent cependant l’incitation des alliés américains à envisager cette possibilité.

PRINCIPE No 4 — BOMBARDER PEUT RETARDER UN PROGRAMME; CELA NE CONSTITUE PAS UNE SOLUTION DURABLE

Une opération militaire peut détruire des bâtiments, des centrifugeuses, des laboratoires et des stocks connus.

Elle peut parfois retarder un programme nucléaire.

Mais elle ne peut pas détruire les connaissances scientifiques. Elle ne peut garantir que toutes les installations clandestines ont été découvertes. Elle peut aussi convaincre le pays attaqué que seule la possession effective de la bombe le protégera contre une nouvelle intervention.

Les frappes contre l’Iran ont endommagé une partie de ses infrastructures. Pourtant, l’Agence internationale de l’énergie atomique ne peut toujours pas retracer avec certitude tous ses stocks d’uranium ni garantir la nature exclusivement pacifique de son programme.

C’est ici que la différence entre succès militaire et succès stratégique devient essentielle.

Détruire une installation constitue un résultat visible.

Établir durablement qu’un pays ne fabrique pas de bombe exige des inspections, des données, une surveillance continue et un accord vérifiable.

La véritable non-prolifération combine plusieurs outils : diplomatie, inspections, sanctions crédibles, garanties de sécurité, alliances fiables, contrôles technologiques et dissuasion.

La force peut parfois acheter du temps.

Seule une entente vérifiable peut transformer ce temps en sécurité durable.

ALORS, DONALD, OÙ LES FAITS NOUS CONDUISENT-ILS?

Les faits ne permettent pas d’affirmer que tes décisions provoqueront nécessairement une nouvelle course mondiale aux armes nucléaires.

Ils permettent toutefois de conclure ceci :

Tu as affaibli un accord qui limitait le programme d’un adversaire sans obtenir de mécanisme plus efficace.

Tu as rendu plus conditionnelle la confiance d’un allié qui dépend de la protection nucléaire américaine.

Et tu as présenté la puissance militaire comme une solution à un problème que seules la surveillance et la vérification peuvent régler durablement.

Il ne s’agit pas d’une divergence idéologique.

Il s’agit d’une contradiction stratégique entre l’objectif annoncé et les conséquences prévisibles des moyens employés.

Empêcher la prolifération ne consiste pas seulement à menacer ceux qui pourraient vouloir la bombe.

Cela consiste à faire en sorte que les adversaires et les alliés concluent tous que le coût de l’acquérir demeure supérieur au bénéfice qu’ils pourraient en retirer.

Lorsqu’on affaiblit les accords avec les adversaires et la confiance des alliés, on ne fait pas disparaître la bombe.

On donne à davantage de pays une raison de la vouloir.


Trump ressort affaibli de la négociation Canada-USA

 

Verdict

Au 22 août 2026, Trump a perdu cette manche de négociation. C’est établi si le critère est celui qu’il avait lui-même fixé : obtenir, avant son échéance, un accord accepté selon les conditions américaines.

Il n’a pas obtenu cet accord. Le Canada a suspendu les négociations, rappelé ses représentants et annoncé une riposte tarifaire équivalente. Les droits américains de 50 % sont entrés en vigueur, mais ils représentent désormais l’échec de la contrainte, et non la preuve d’une capitulation canadienne. Reuters, déclaration officielle de Mark Carney

En revanche, affirmer que le Canada a déjà remporté la guerre commerciale serait prématuré. Les coûts économiques commencent seulement à se matérialiser.

Pourquoi Trump a-t-il perdu cette manche?

1. Il a confondu la capacité de punir avec celle de convaincre

Trump possède incontestablement la capacité d’imposer des dommages à certains secteurs canadiens. Mais l’objectif d’un ultimatum commercial n’est pas simplement de faire mal : il est d’obtenir des concessions.

Or, malgré la menace de droits de 50 %, Ottawa a refusé de signer. Trump a donc démontré sa puissance tarifaire, mais pas sa capacité à imposer l’accord voulu.

Évaluation : ÉTABLI.

2. Il a annoncé la victoire avant que l’entente existe

Le 18 août, Trump affirmait que les deux pays avaient un « DEAL », sous réserve de finaliser les documents. Au même moment, Carney parlait seulement de progrès importants et précisait qu’il restait du travail. Trois jours plus tard, tout s’effondrait. Reuters

Cette proclamation prématurée a créé une apparence de recul : après avoir annoncé l’accord, Washington s’est retrouvé avec aucun accord, de nouveaux droits de douane et une riposte canadienne.

Évaluation : ÉTABLI.

3. L’imprévisibilité américaine a diminué la valeur même d’un compromis

Selon Ottawa, les États-Unis auraient modifié leurs conditions à la dernière minute, les rendant « inéquitables, non rentables » et remettant en cause la fiabilité de l’entente. Washington soutient exactement l’inverse : le Canada aurait ajouté des exigences et renié des engagements.

Les textes de négociation n’étant pas publics, nous ne pouvons pas déterminer lequel des deux gouvernements a réellement changé les règles.

Évaluation de la responsabilité précise : INCERTAINE.

Mais une conséquence, elle, est visible : si le partenaire canadien pense qu’un accord peut être modifié ou contourné après sa conclusion, il devient politiquement et économiquement moins rationnel de faire des concessions. Les nouveaux droits américains s’appliquent même à certains produits conformes à l’ACEUM, l’accord que Trump avait lui-même négocié durant son premier mandat. Maison-Blanche

Trump a donc affaibli l’élément indispensable à toute négociation durable : la confiance dans la parole donnée.

4. Il a sous-estimé la politique canadienne

Carney possédait une marge politique pour résister.

Le sondage Léger mené du 15 au 17 août auprès de 1 622 Canadiens indique que :

  • 56 % souhaitaient une ligne ferme sans nouvelles concessions;
  • 31 % préféraient davantage de souplesse;
  • même 51 % des électeurs conservateurs favorisaient la fermeté;
  • plusieurs mesures de représailles obtenaient des appuis majoritaires.

Il s’agit d’un sondage en ligne pondéré, donc d’un indicateur solide de l’opinion, pas d’un référendum. Mais l’écart est suffisamment grand pour démontrer que la résistance ne reposait pas uniquement sur la base libérale. Léger

Trump espérait probablement que la peur des tarifs pousserait les Canadiens à exiger des concessions. Pour l’instant, elle produit largement l’effet inverse : elle rend les concessions politiquement plus difficiles.

Évaluation : TRÈS FORTEMENT SOUTENU.

5. Son arme impose également des coûts aux États-Unis

Un tarif américain n’est pas directement payé par le gouvernement canadien. Il est perçu auprès de l’importateur américain, qui peut ensuite augmenter ses prix, réduire ses marges, changer de fournisseur ou forcer l’exportateur canadien à diminuer ses prix.

L’expérience de 2025 étudiée par la Réserve fédérale de New York révèle que de 86 % à 94 % du poids économique des droits américains a été absorbé par les entreprises et les consommateurs américains. Cela ne prédit pas exactement l’incidence de ces nouveaux tarifs canadiens, mais démontre que l’arme n’est pas gratuite pour Washington. Réserve fédérale de New York

La riposte canadienne ajoute maintenant une seconde source de coûts pour les exportateurs américains.

6. Il a transformé un différend commercial en enjeu de souveraineté

Les questions initiales ,alcool américain, produits laitiers, automobiles, marchés publics, pouvaient faire l’objet d’échanges mesurables. Mais l’accumulation des menaces et des changements tarifaires a déplacé le débat.

Pour une majorité de Canadiens, la question n’est plus seulement : « Quelle concession commerciale pouvons-nous faire? » Elle devient : « Jusqu’où pouvons-nous céder sans accepter que Washington décide unilatéralement de nos politiques? »

À partir de ce moment, faire pression sur Carney peut le renforcer politiquement plutôt que l’affaiblir.

La meilleure objection à cette conclusion

Trump n’est pas sans arguments ni sans leviers.

Les interdictions provinciales frappaient spécifiquement les alcools américains. Les États-Unis entretiennent également un véritable différend avec le Canada sur l’accès au marché laitier; un premier groupe spécial de l’ACEUM avait donné partiellement raison à Washington, tandis qu’une contestation américaine ultérieure n’avait pas obtenu le même résultat. Les griefs américains ne sont donc pas entièrement inventés. USTR

De plus, le projet d’accord aurait, selon des sources citées par Reuters, réduit les droits américains sur les automobiles canadiennes de 25 % à 15 % et ceux sur l’acier et l’aluminium de 50 % à 25 %. Ottawa a donc renoncé à des allègements potentiellement importants, même si nous ignorons les contreparties finales exigées. Reuters

Enfin, le rapport de force économique demeure asymétrique : 71,7 % des exportations canadiennes de marchandises allaient encore aux États-Unis en 2025. Le Canada se diversifie rapidement, mais il ne peut pas remplacer à court terme le marché américain. Affaires mondiales Canada

Par conséquent :

  • Trump a perdu l’affrontement diplomatique immédiat;
  • le Canada n’est pas à l’abri d’une défaite économique ultérieure;
  • la confrontation demeure ouverte.

Ce que nous devons retenir

LE FAIT — Trump n’a pas obtenu l’accord qu’il avait annoncé et que son ultimatum devait arracher.

LE CONTEXTE — Les États-Unis conservent un avantage économique majeur, mais leur pression n’est ni gratuite ni irrésistible.

LES RÉALITÉS — Washington possède certains griefs commerciaux fondés; Ottawa possède un véritable soutien populaire pour ne plus céder.

LA TENSION — Trump peut infliger davantage de coûts au Canada, mais chaque escalade renforce aussi la résistance, les représailles et la recherche d’indépendance envers les États-Unis.

L’ESSENTIEL — Trump a perdu cette manche parce qu’il a poussé suffisamment fort pour faire échouer l’accord, mais pas suffisamment efficacement pour faire plier le Canada.

Trump a obtenu ses tarifs; il n’a pas obtenu la soumission qu’ils devaient acheter. Le problème de Trump n'est peut-être plus seulement le nombre de ses adversaires. C'est qu'il leur donne de plus en plus de raisons de tenir bon.Trump peut acheter de la publicité, financer des candidats et redessiner des circonscriptions. On ne peut pas redessiner indéfiniment l'humeur d'un pays.