Trump a installé ses élites avec lui au pouvoir


L’argent mène le monde, dit-on depuis toujours.

Mais à Washington, sous Donald Trump, cette vieille maxime prend aujourd’hui une dimension particulièrement troublante.

Pendant des années, Trump a construit une bonne partie de son succès politique sur une promesse simple et terriblement efficace : combattre les élites, nettoyer Washington et rendre le pouvoir au peuple.

Le message était taillé sur mesure pour une Amérique qui se sentait abandonnée.

Les élites de Washington.
Les élites démocrates.
Les bureaucrates.
Les médias.
Les universitaires.
L’establishment.

Tous étaient présentés, à différents degrés, comme les représentants d’un système qui aurait cessé de travailler pour l’Américain ordinaire.

Trump allait « drainer le marécage ».

Mais aujourd’hui, une question devient difficile à éviter :

Et si Trump n’avait pas réellement chassé les élites?

Et s’il avait surtout remplacé celles qu’il combattait par les siennes?

C’est ici que les chiffres deviennent beaucoup plus intéressants que les slogans.

Selon un récent recensement de Public Citizen, 57 personnes extrêmement fortunées occupent des fonctions dans l’administration Trump, dont 40 à des postes importants au cœur de l’exécutif et 17 comme ambassadeurs.

La comparaison est spectaculaire.

George W. Bush : 5.
Barack Obama : 3.
Joe Biden : 5.

Donald Trump : 57.

Il ne s’agit donc plus simplement de dire que les riches ont toujours gravité autour du pouvoir américain. C’est vrai.

Ce qui change, c’est l’échelle.

Et un autre chiffre mérite notre attention.

Trente de ces 57 personnes ont versé collectivement plus de 65 millions de dollars à des organisations politiques associées à Trump pendant le cycle électoral de 2024.

Attention : cela ne prouve pas qu’elles ont « acheté » leurs fonctions.

Un don suivi d’une nomination ne constitue pas automatiquement une preuve de corruption.

Mais lorsque richesse, financement politique et accès aux plus hautes fonctions de l’État se retrouvent aussi fréquemment au même endroit, poser des questions sur les conflits d’intérêts et la concentration du pouvoir n’a absolument rien de farfelu.

C’est même précisément ce qu’une démocratie devrait faire.

Et voilà où apparaît le formidable paradoxe du trumpisme.

Trump n’a jamais vraiment été contre les riches.

Il admire ouvertement les grands entrepreneurs. Il présente volontiers leur réussite financière comme une preuve de compétence, d’intelligence et d’aptitude à gérer.

Son combat contre « les élites » signifiait donc peut-être quelque chose de beaucoup plus précis que nous ne l’avions compris.

Il ne s’agissait pas nécessairement de :

LE PEUPLE contre LES ÉLITES.

Mais plutôt de :

LE PEUPLE mobilisé contre CERTAINES ÉLITES afin de permettre à UNE AUTRE ÉLITE d’accéder au pouvoir.

Et cette distinction change énormément de choses.

Parce qu’un mouvement populiste peut parfaitement combattre une élite culturelle, bureaucratique ou politique tout en renforçant simultanément une élite économique.

Voilà pourquoi il faut également être prudent avec le mot « oligarchie ».

Les faits ne permettent pas encore d’affirmer simplement que les États-Unis ont cessé d’être une démocratie pour devenir une oligarchie.

Ce serait aller plus loin que les preuves.

Mais ils permettent désormais de constater quelque chose de beaucoup plus difficile à contester :

une concentration exceptionnelle de richesse privée et de pouvoir politique existe aujourd’hui au sommet du gouvernement américain.

Et elle soulève une question démocratique fondamentale.

Qui le pouvoir sert-il lorsque ceux qui le détiennent appartiennent massivement à la fraction la plus fortunée de la société?

Les citoyens ordinaires?

Les entreprises?

Les grands donateurs?

Le président?

Leurs propres intérêts?

Probablement différentes réponses selon les personnes et les décisions.

C’est justement pourquoi il faut examiner les actes plutôt que distribuer des verdicts collectifs.

Il faut également résister à une autre tentation.

Trump accuse extrêmement souvent ses adversaires de corruption, de mensonge, d’abus de pouvoir et de manipulation.

Il serait séduisant d’en conclure que chacune de ses accusations constitue automatiquement une projection de ses propres comportements.

Mais ce serait commettre exactement l’erreur que nous cherchons à éviter : prêter une intention psychologique lorsque nous pouvons simplement examiner les faits.

Et les faits suffisent déjà à révéler une contradiction considérable.

Un homme élu notamment en promettant de combattre un système contrôlé par les puissants dirige aujourd’hui une administration où les personnes immensément riches occupent une place sans précédent dans l’histoire présidentielle américaine récente.

Nous n’avons pas besoin d’exagérer cette contradiction.

Elle est suffisamment forte toute seule.

Le trumpisme n’a donc peut-être jamais été véritablement une guerre contre les élites.

Les faits correspondent de mieux en mieux à quelque chose de différent :

une guerre contre certaines élites menée avec l’appui d’autres élites.

Et c’est peut-être là que se trouve l’une des grandes ironies politiques de notre époque.

Des millions d’Américains ont voté pour un milliardaire qui leur promettait de reprendre le pouvoir aux élites.

Une fois revenu à Washington, il a confié une partie exceptionnellement importante de ce pouvoir à… d’autres multimillionnaires et milliardaires.

Alors oui, l’argent mène depuis longtemps une partie du monde politique américain.

Donald Trump n’a certainement pas inventé le phénomène.

Mais il semble lui avoir donné une toute nouvelle dimension.

Et finalement, peut-être que la meilleure façon de résumer cette histoire tient en une seule phrase :

Trump n’a pas fait disparaître les élites de Washington. Il a surtout changé lesquelles possèdent les clés.


Trump, Kim et Poutine : quand la caricature révèle la contradiction


Il y a des caricatures qui font sourire. D’autres qui nous obligent à réfléchir.

Et puis il y a celles qui réussissent les deux en même temps.

Celle-ci appartient clairement à la troisième catégorie. 😂

1 — LE FAIT

La scène est d’une simplicité désarmante.

Donald Trump est en conciliabule avec Vladimir Poutine et Kim Jong-un. Tout près d’eux, il murmure essentiellement :

« Psst! Les communistes sont en train de détruire l’Amérique! »

À quelques mètres, l’âne , symbole traditionnel du Parti démocrate, observe la scène.

Sa réaction tient en un seul signe :

?

Et tout le gag est déjà là.

Trump traite régulièrement ses adversaires démocrates de « communistes », de « socialistes » ou de « radicaux ». Mais sur la scène internationale, il se montre parfois étonnamment conciliant envers des dirigeants autoritaires comme Poutine et Kim Jong-un.

2 — LE CONTEXTE

La caricature devient encore plus mordante lorsqu’on regarde la situation actuelle en Corée.

Trump vient d’ordonner une réduction importante des exercices militaires conjoints entre les États-Unis et la Corée du Sud, invoquant notamment leur coût et sa volonté de ne pas provoquer inutilement Pyongyang.

Soyons précis : il ne s’agit pas d’un retrait des troupes américaines, mais bien d’une réduction de certains exercices militaires conjoints.

Or, Kim Jong-un dirige un pays qui possède déjà l’arme nucléaire et développe depuis des années des missiles capables de menacer directement les États-Unis.

Pendant ce temps, Washington consacre des ressources militaires considérables à empêcher l’Iran d’acquérir cette même capacité nucléaire.

La comparaison n’est évidemment pas parfaite.

Une Corée du Nord déjà nucléaire impose une prudence différente de celle qu’exige un pays qui ne possède pas encore l’arme atomique. La dissuasion nucléaire change complètement le calcul stratégique.

Mais politiquement, le contraste demeure spectaculaire.

3 — LA TENSION

Résumons :

Corée du Nord : puissance nucléaire dirigée par Kim Jong-un → prudence, négociation et réduction de certains exercices militaires.

Iran : ne possède pas encore l’arme nucléaire → confrontation et pressions militaires pour l’empêcher de l’obtenir.

Démocrates américains : « communistes qui détruisent l’Amérique ».

Voilà pourquoi l’image fonctionne si bien.

Elle ne prétend pas que Trump est communiste. Elle ne prétend pas non plus que Poutine l’est — la Russie actuelle ne l’est évidemment plus.

Elle expose plutôt l’étonnante élasticité du vocabulaire politique de Trump.

Le « communiste » devient une menace existentielle lorsqu’il s’agit d’un adversaire politique américain. Mais l’idéologie paraît soudainement beaucoup moins importante lorsqu’il faut négocier avec certains dirigeants autoritaires étrangers.

4 — LA SYNTHÈSE

Une explication possible est que Trump raisonne moins selon une doctrine idéologique cohérente que selon une conception très personnelle et transactionnelle du pouvoir :

Qui négocie avec moi?

Qui me respecte?

Qui accepte mes conditions?

Qui peut me permettre d’obtenir quelque chose?

Et surtout : qui me résiste?

Dans cette logique, le mot « communiste » n’est plus vraiment une définition politique rigoureuse.

Il devient une arme rhétorique destinée au combat intérieur américain.

5 — LE RENVERSEMENT

La caricature retourne contre Trump sa propre accusation.

Habituellement, Trump pointe quelqu’un du doigt et déclare :

« Voilà le danger. »

Le caricaturiste ne fait qu’élargir le cadre.

Et derrière Trump apparaissent Poutine et Kim Jong-un.

Comme si le dessinateur lui disait :

« Très bien, Donald. Maintenant, regardons l’ensemble de la scène. »

😂

6 — L’ABSURDITÉ

C’est ici que mon rire devient presque inévitable.

Trump avertit les Américains du terrible danger que représenteraient les « communistes »…

…tout en étant dessiné en conciliabule avec Kim Jong-un, dirigeant d’un régime autoritaire issu de la tradition communiste et gouverné par un parti unique.

Il y a quelque chose de merveilleusement absurde dans cette juxtaposition.

Et le caricaturiste n’a même pas besoin de l’expliquer.

Il lui suffit de placer les personnages côte à côte.

7 — LA VRAIE QUESTION

Trump méprise-t-il l’intelligence du peuple américain?

Ou est-il simplement idiot?

Je me méfie de cette deuxième explication. Elle est beaucoup trop facile.

Trump a démontré une remarquable capacité à comprendre certains mécanismes de la communication politique : simplifier les problèmes, désigner un ennemi, inventer un surnom, répéter le même message et transformer des enjeux complexes en affrontements faciles à comprendre.

Une hypothèse plus troublante apparaît alors :

Et s’il savait parfaitement que ses contradictions importent peu à une partie de son électorat?

Dans ce cas, le véritable problème ne serait pas son intelligence.

Ce serait sa conviction qu’un récit simple, répété suffisamment souvent, peut devenir politiquement plus puissant que la réalité, même lorsqu’il manque complètement de cohérence.

Et cette hypothèse mérite probablement plus d’attention que celle de « l’idiot ».

8 — LE « ? » QUI DIT TOUT

Finalement, le personnage le plus important de cette caricature n’est peut-être ni Trump, ni Poutine, ni Kim.

C’est l’âne.

Parce qu’il nous représente.

Il regarde Trump.

Il écoute son avertissement.

Il observe les deux hommes qui se tiennent derrière lui.

Puis son cerveau semble s’arrêter quelques secondes.

?

Voilà pourquoi cette caricature me fait autant rire.

Avec quatre personnages, une phrase et un point d’interrogation, elle réussit ce qu’une longue analyse politique mettrait plusieurs pages à expliquer :

montrer la distance parfois vertigineuse entre le discours politique et la réalité que nous avons sous les yeux.

Et peut-être est-ce précisément la meilleure réponse à la propagande politique, quelle qu’en soit l’origine :

prendre du recul, regarder l’ensemble du tableau et vérifier les faits avant d’accepter le récit qu’on nous propose.

Les faits d’abord. Votre opinion ensuite. 


L’écœurantite aiguë : ce que l’argent et le gerrymandering ne peuvent pas acheter

À moins de trois mois des élections de mi-mandat américaines, les démocrates semblent avoir découvert une nouvelle arme de communication : « Bring Sexy Back ».

Chemises entrouvertes, t-shirts moulants, biceps bien cadrés, candidats jeunes et photogéniques, vidéos TikTok soigneusement montées. Après avoir longtemps traîné une image de parti d’intellectuels un peu ternes, les démocrates veulent montrer qu’eux aussi savent maîtriser les codes de l’image et des réseaux sociaux.

Très bien.

Mais holà, holà!

Faudrait peut-être pas perdre de vue l’objectif.

Le 3 novembre prochain, les démocrates ne participent pas à un concours de beauté. Ils cherchent à reprendre le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat.

Et pour y arriver, leur arme la plus puissante n’est probablement pas cachée sous la chemise entrouverte de Jon Ossoff.

Elle se trouve peut-être dans quelque chose de beaucoup plus profond qui traverse actuellement une partie importante de l’électorat américain :

l’écœurantite aiguë.

Oui, l’écœurantite.

Ce moment où la désapprobation politique cesse d’être une simple opinion exprimée dans un sondage et devient une envie de dire :

« Ça suffit. »

Donald Trump et les républicains arrivent à ces élections avec un avantage considérable : le pouvoir.

Ils disposent également de centaines de millions de dollars, d’une formidable machine médiatique, d’un électorat MAGA extraordinairement fidèle et, dans plusieurs États, de cartes électorales redessinées de manière à maximiser leurs chances de conserver des sièges.

Tout cela compte.

Et il serait naïf de prétendre le contraire.

Mais il existe une chose qu’aucun milliardaire ne peut acheter, qu’aucune circonscription ne peut complètement redessiner et qu’aucune publicité de trente secondes ne peut facilement faire disparaître :

la volonté d’un électorat de vous montrer la porte.

Voilà pourquoi les démocrates devraient faire attention de ne pas confondre communication et stratégie.

Qu’un beau candidat attire l’attention sur TikTok? Parfait.

Qu’une vidéo amusante rejoigne trois millions de jeunes qui ne regardent jamais CNN? Excellent.

Qu’un t-shirt moulant arrête pendant cinq secondes le pouce d’un électeur qui faisait défiler son téléphone? Pourquoi pas?

Trump lui-même a démontré depuis des années qu’en politique moderne, capter l’attention constitue une arme formidable.

Mais ensuite?

Parce qu’un like n’est pas un bulletin de vote.

Un million de vues TikTok ne donnent aucun siège au Sénat.

Et des biceps ne feront jamais sortir un électeur de chez lui un mardi de novembre.

Le véritable défi démocrate consiste donc à transformer une chaîne beaucoup plus importante :

mécontentement → mobilisation → participation → votes → sièges.

C’est là que se jouera l’élection.

Les démocrates doivent présenter aux Américains le bilan de deux années de présidence Trump et leur poser une question extraordinairement simple :

« En voulez-vous encore? »

S’ils répondent oui, qu’ils reconduisent les républicains.

S’ils répondent non, qu’ils aillent voter.

Parce qu’il faut également résister à une autre tentation : celle de croire que la défaite républicaine est déjà écrite.

Elle ne l’est pas.

Le système américain ne fonctionne pas comme un référendum national. On peut obtenir énormément de votes à New York ou en Californie et perdre les quelques circonscriptions ou États qui déterminent réellement le contrôle du Congrès.

Le gerrymandering compte.

L’argent compte.

La qualité des candidats compte.

Les campagnes locales comptent.

Et surtout, la participation compte.

C’est pourquoi l’écœurantite aiguë ne devient politiquement dangereuse que lorsqu’elle quitte le salon, traverse la rue et entre dans l’isoloir.

Si les Américains mécontents restent chez eux, Trump et les républicains peuvent parfaitement survivre.

Mais si ce mécontentement devient une véritable volonté collective de sanctionner le pouvoir, alors toutes les cartes électorales savamment découpées et tous les millions dépensés pourraient surtout servir à limiter les dégâts.

Et c’est là que novembre pourrait devenir très mauvais pour le Parti républicain.

Pas parce que les démocrates seraient devenus plus sexy.

Pas parce que leurs candidats auraient de plus gros biceps.

Pas parce qu’ils auraient enfin compris TikTok.

Mais parce qu’une masse critique d’Américains aurait décidé qu’elle en a simplement assez vu.

Voilà le pari beaucoup plus sérieux qui se dessine derrière cette campagne.

Les républicains peuvent remodeler les cartes.

Ils peuvent saturer les écrans de publicité.

Ils peuvent récolter et dépenser des centaines de millions.

Les démocrates peuvent répondre avec TikTok, Instagram, des candidats photogéniques et « Bring Sexy Back ».

Mais au bout du compte, une élection demeure quelque chose d’étonnamment simple :

des citoyens décident s’ils veulent garder ceux qui gouvernent ou les mettre dehors.

Alors gardez les belles chemises, les vidéos virales et même les biceps si ça peut attirer l’attention.

Mais n’oubliez surtout pas l’essentiel.

Les élections de novembre ne seront pas gagnées par le parti le plus sexy. Elles seront gagnées par celui qui réussira à transformer l’émotion des Américains en bulletins de vote.

Et si l’« écœurantite aiguë » envers le trumpisme atteint véritablement les urnes le 3 novembre prochain, ni l’argent, ni TikTok, ni le gerrymandering ne pourront complètement en effacer les conséquences.

Car on peut acheter énormément de choses en politique.

Mais on ne peut pas acheter l’envie d’un peuple de vous mettre dehors.

Les faits d’abord. Votre opinion ensuite


Quel héritage le trumpisme laissera-t-il?


 Il y a des discours politiques qui cherchent à gagner une élection, et d’autres qui touchent à quelque chose de plus profond. Le discours de Jon Ossoff en Géorgie appartient un peu aux deux catégories. Il est évidemment celui d’un sénateur démocrate en campagne. Il attaque Donald Trump, mobilise ses partisans, dramatise l’enjeu et cherche à transformer une élection en moment de rupture. Mais derrière cette mécanique politique apparaît une question beaucoup plus importante : qu’allons-nous laisser à ceux qui viennent après nous?

C’est probablement ce qui rend son message si puissant.

Lorsqu’Ossoff évoque sa fille et le jour où elle pourrait lui demander pourquoi il n’a rien fait, il déplace complètement le débat. Il ne parle plus seulement de Trump, des républicains, des démocrates ou même de l’élection de novembre. Il parle de responsabilité. Il pose une question que chaque génération finit tôt ou tard par rencontrer : lorsqu’une institution, une norme ou une valeur importante commence à être fragilisée, à quel moment devient-il de notre responsabilité de dire que cela suffit?

Cette question mérite d’être examinée sans tomber dans l’exagération.

Dire que Donald Trump a déjà détruit la démocratie américaine serait faux. Les États-Unis demeurent une démocratie. Les élections ont toujours lieu. Les tribunaux peuvent encore bloquer le président. Les médias indépendants continuent de publier. Les États possèdent d’importants pouvoirs. Le Congrès existe. Les citoyens manifestent, contestent et votent.

Mais l’autre erreur serait d’en conclure que rien de fondamental ne se passe.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plusieurs organisations indépendantes qui étudient la qualité des démocraties observent une détérioration réelle de certains indicateurs américains : affaiblissement des contraintes imposées au pouvoir exécutif, pressions sur certaines institutions, attaques contre des adversaires politiques, contestation persistante de résultats électoraux pourtant établis et volonté répétée de repousser les limites traditionnelles de la présidence.

Ce qui est frappant, ce n’est donc pas qu’une seule décision de Trump puisse faire basculer les États-Unis dans l’autoritarisme. C’est l’accumulation.

Une démocratie ne disparaît généralement pas en une journée.

Elle s’use souvent par précédents.

Un président décide qu’une règle peut être contournée parce que les circonstances seraient exceptionnelles. Puis cette exception devient un précédent. Son successeur découvre qu’il peut utiliser le même pouvoir. Quelques années plus tard, ce qui semblait autrefois impensable devient simplement une nouvelle façon de gouverner.

C’est ici que la question de l’héritage devient essentielle.

Prenons l’utilisation du pouvoir de l’État contre des adversaires, des institutions, des cabinets d’avocats, des universités ou des médias. Il est parfaitement légitime qu’un président élu change les politiques de l’administration et impose son programme. C’est précisément ce que permettent les élections.

Mais il existe une différence fondamentale entre gouverner et utiliser les ressources de l’État pour punir ceux qui vous déplaisent.

Le meilleur moyen de le comprendre est d’appliquer un test très simple : accepterions-nous exactement le même comportement si le président appartenait au camp politique opposé?

Si la réponse est non, le problème n’est probablement plus partisan. Il devient institutionnel.

La même réflexion s’applique au pouvoir présidentiel lui-même. Trump a régulièrement tenté d’étendre l’autorité de l’exécutif dans des domaines où les tribunaux ont finalement rappelé certaines limites constitutionnelles. Cela démontre quelque chose d’important : les institutions américaines résistent encore.

C’est une bonne nouvelle.

Mais une institution qui doit constamment défendre ses limites contre un pouvoir qui cherche à les repousser révèle aussi une tension profonde.

Le problème n’est donc pas seulement ce que Trump réussit à faire. Il est également ce qu’il tente de rendre possible.

L’élection de 2020 demeure probablement l’exemple le plus clair.

Joe Biden a remporté l’élection présidentielle. Il a également remporté la Géorgie. Les résultats ont été recomptés, vérifiés et certifiés.

Pourtant, plusieurs années plus tard, Donald Trump continue d’affirmer qu’il a gagné.

Ici, il n’existe pas deux réalités équivalentes.

Une démocratie repose sur une règle extrêmement simple : on peut contester les procédures, demander des recomptages, saisir les tribunaux et réclamer des réformes électorales. Mais lorsque toutes ces étapes ont été franchies et qu’un résultat est établi, le perdant doit finalement accepter qu’il a perdu.

Cette règle est peut-être l’une des plus importantes que puisse transmettre une démocratie.

Car si chaque camp commence à considérer qu’une élection est légitime uniquement lorsqu’il la gagne, le problème dépasse largement un candidat.

La confiance dans le système lui-même commence à disparaître.

L’héritage de Trump pourrait donc être moins constitué de certaines politiques particulières que d’une transformation des normes entourant le pouvoir : personnalisation de la présidence, contestation permanente des institutions, méfiance envers les élections, utilisation plus agressive de l’appareil gouvernemental et conception beaucoup plus extensive de l’autorité présidentielle.

Le même phénomène peut être observé dans les relations internationales.

Donald Trump n’a pas détruit l’OTAN. Les États-Unis demeurent membres de l’alliance et continuent de jouer un rôle militaire majeur dans le monde.

Mais il a profondément modifié une chose essentielle : la perception de la prévisibilité américaine.

Pendant des décennies, plusieurs alliés des États-Unis ont construit leur politique de sécurité sur l’idée que certains engagements américains survivraient aux changements de gouvernement.

Aujourd’hui, cette certitude est beaucoup moins forte.

Les Européens, les Canadiens, les Japonais et d’autres alliés doivent maintenant envisager qu’une orientation stratégique américaine puisse changer radicalement tous les quatre ans.

Cela peut avoir des conséquences qui dépasseront largement Donald Trump lui-même.

Car les pays s’adaptent.

Ils développent leurs propres capacités militaires, diversifient leurs alliances, réduisent leur dépendance envers Washington et commencent à imaginer un monde où les États-Unis ne jouent plus exactement le même rôle qu’autrefois.

Voilà encore un héritage possible : non pas la disparition immédiate de l’ordre international construit après 1945, mais son affaiblissement progressif.

Dans son discours, Ossoff utilise aussi le cas des marins de l’USS Abraham Lincoln. Il oppose les sacrifices des militaires aux habitudes et priorités personnelles du président.

La comparaison est évidemment politique et certains passages sont exagérés ou difficiles à établir comme faits.

Mais le problème des conditions de vie sur le porte-avions est réel. Des milliers de marins ont passé une période exceptionnellement longue en mer, dans des conditions éprouvantes.

Ossoff utilise donc une réalité documentée pour construire un récit beaucoup plus large : celui d’un pouvoir politique qui demanderait énormément aux citoyens tout en donnant parfois l’impression de se soustraire lui-même aux mêmes exigences.

Il faut évidemment conserver une certaine distance face à ce genre de discours.

Jon Ossoff est candidat. Il cherche à être réélu. Il utilise des mots comme « vague », « ça suffit » ou « une fois par génération » parce que ces expressions mobilisent.

Son discours n’est pas un rapport universitaire.

Mais cela ne signifie pas que l’enjeu qu’il soulève soit artificiel.

Et c’est probablement ici que nous devons faire une distinction importante.

Un message politique peut être émotionnel tout en reposant sur un problème réel.

La question n’est donc pas seulement de savoir si Ossoff dramatise la situation.

La véritable question est : existe-t-il suffisamment de faits indépendants de son discours pour justifier cette inquiétude?

La réponse est oui.

Plusieurs institutions indépendantes observent une érosion de certaines normes démocratiques américaines. Plusieurs tribunaux ont dû limiter certaines initiatives de l’administration. Des résultats électoraux établis continuent d’être contestés politiquement. La présidence est utilisée d’une manière beaucoup plus personnelle et expansive que dans plusieurs administrations précédentes.

Cela ne signifie pas que les États-Unis sont devenus une dictature.

Mais cela signifie que quelque chose d’important est en train d’être testé.

Et c’est précisément là que la réflexion sur l’héritage prend tout son sens.

Chaque génération reçoit un ensemble d’institutions qu’elle n’a pas elle-même construites.

Les Américains d’aujourd’hui ont hérité d’une Constitution vieille de plus de deux siècles, d’une séparation des pouvoirs, d’une justice indépendante, d’une presse libre, d’une tradition de transfert pacifique du pouvoir, d’une armée censée servir la Constitution plutôt qu’un dirigeant et d’un réseau d’alliances internationales construit pendant près de quatre-vingts ans.

Tout cela peut sembler permanent.

Mais rien de tout cela ne l’est nécessairement.

Les institutions démocratiques ressemblent davantage à un jardin qu’à un monument de pierre.

Elles doivent être entretenues.

Elles peuvent survivre longtemps à la négligence.

Puis un jour, on constate que certaines choses qui semblaient solides ne le sont plus autant.

C’est pourquoi la question posée implicitement par Jon Ossoff dépasse largement Donald Trump.

Elle concerne aussi ceux qui s’opposent à lui.

Quelles limites veulent-ils préserver?

Quelles règles accepteraient-ils eux-mêmes lorsqu’ils reviendront au pouvoir?

Car la défense de la démocratie ne peut pas simplement consister à empêcher son adversaire d’utiliser certains pouvoirs pour ensuite les utiliser soi-même lorsqu’on gagne.

Une règle démocratique n’a de valeur que si nous sommes prêts à la respecter lorsque son application nous déplaît.

Voilà peut-être le véritable test.

Nous avons tendance à imaginer l’héritage comme quelque chose que nous construisons : des institutions, des lois, des infrastructures, des richesses.

Mais l’héritage politique comprend également ce que nous refusons de normaliser.

Refuser que le président soit au-dessus de la loi.

Refuser qu’une défaite électorale puisse être transformée en victoire par répétition.

Refuser que l’État devienne un outil de vengeance personnelle.

Refuser que les institutions indépendantes soient considérées comme des ennemies simplement parce qu’elles limitent le pouvoir.

Refuser également que notre propre camp utilise demain ce que nous condamnons aujourd’hui.

C’est probablement cela que signifie véritablement « faire quelque chose ».

Pas nécessairement manifester.

Pas nécessairement militer.

Et certainement pas considérer tous ceux qui pensent différemment comme des ennemis.

Cela peut simplement vouloir dire défendre certaines règles communes suffisamment importantes pour survivre aux gouvernements, aux partis et aux dirigeants.

Donald Trump quittera un jour la scène politique.

Jon Ossoff aussi.

Tous les dirigeants finissent par partir.

La véritable question est donc moins de savoir qui gagnera la prochaine élection que de savoir quel système restera lorsque ceux qui occupent aujourd’hui le pouvoir ne seront plus là.

C’est là que la phrase d’Ossoff à propos de sa fille devient profondément intéressante.

Un jour, les générations qui suivent regarderont cette période comme nous regardons aujourd’hui certains moments importants du passé.

Elles sauront ce qui s’est produit.

Elles connaîtront les décisions prises.

Elles verront les institutions qui ont résisté et celles qui ont cédé.

Et elles pourront très bien poser la même question :

Vous voyiez ce qui se passait. Qu’avez-vous choisi de faire?

Notre réponse ne dépendra peut-être pas seulement de ce que nous avons combattu.

Elle dépendra surtout de ce que nous aurons réussi à préserver.

Notre héritage démocratique ne se mesure pas seulement à ce que nous construisons, mais à ce que nous refusons de laisser devenir normal.