Canada–Europe : s’allier pour être plus libre, sans changer de dépendance


 

Une proposition aussi spectaculaire qu’imprécise vient de bouleverser le paysage diplomatique : Ursula von der Leyen souhaite faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne. Mark Carney accueille favorablement cette ouverture, tout en préférant parler d’une « alliance unique » entre le Canada et l’Europe.

Pour l’instant, ce statut n’existe dans aucun traité européen. Il ne s’agirait donc pas de transformer le Canada en 28e membre de l’Union européenne ni de lui imposer automatiquement les lois, les politiques migratoires ou les décisions de Bruxelles. Tout reste à négocier : les droits du Canada, ses responsabilités, son influence dans les décisions et les limites de son engagement.

Ce rapprochement reposerait toutefois sur des fondations bien réelles. Depuis 2016, les échanges commerciaux entre le Canada et l’Union européenne auraient augmenté de 80 %. Le Canada participe déjà au programme européen de recherche Horizon Europe et serait devenu le premier pays non membre à rejoindre le programme de défense SAFE. La future entente pourrait élargir cette coopération à l’énergie, aux minéraux critiques, aux batteries, à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, à l’Arctique, à la défense et à la mobilité des personnes. Le Canada pourrait également être invité à participer à un futur Conseil européen de sécurité.

Pourquoi maintenant? Parce que le Canada et l’Europe subissent tous deux les pressions économiques des États-Unis et la concurrence grandissante de la Chine. Ottawa cherche à réduire sa dépendance envers Washington, tandis que Bruxelles tente de renforcer sa propre autonomie entre les deux grandes puissances.

La réaction de Donald Trump confirme l’importance stratégique du projet. Le président américain a qualifié cette éventuelle association d’« acte hostile » et menacé d’imposer de lourds droits de douane, voire d’interrompre les échanges commerciaux avec l’Europe. Une rupture totale paraît peu crédible, mais Washington possède tout de même plusieurs moyens de pression. Trump a d’ailleurs déjà cherché à exclure certains produits canadiens des marchés publics fédéraux américains.

L’Union européenne tente maintenant de calmer le jeu. Elle affirme que son rapprochement avec le Canada n’est dirigé contre personne. La France accueille favorablement le principe, tout en demandant que le projet soit débattu et analysé. Plusieurs capitales européennes reconnaissent d’ailleurs ne pas encore savoir exactement ce que recouvrirait cette notion de « membre associé ».

Au-delà du commerce, cette initiative soulève une question beaucoup plus profonde : quel rôle le Canada veut-il jouer dans le monde?

L’histoire montre que son influence ne repose pas uniquement sur son économie, son armée ou ses ressources naturelles. Elle repose aussi sur sa capacité à rassembler. Du maintien de la paix proposé par Lester B. Pearson pendant la crise de Suez au Traité d’Ottawa contre les mines antipersonnel, en passant par la création du G20, le Canada a parfois réussi à exercer une influence supérieure à son poids réel en construisant des coalitions.

Le rapprochement avec l’Europe pourrait lui permettre de retrouver ce rôle. Se rapprocher de l’Union européenne, c’est établir simultanément des liens plus étroits avec 27 pays. Cet effet de levier pourrait devenir considérable.

Mais un risque demeure : à trop s’intégrer à l’Europe, le Canada pourrait donner l’impression d’avoir simplement choisi un nouveau camp. Des partenaires comme le Japon, l’Australie ou la Corée du Sud pourraient hésiter à suivre une initiative perçue comme essentiellement européenne. Le Canada perdrait alors une partie de sa capacité à servir de pont entre les puissances moyennes.

Voilà le véritable enjeu. Il ne faudrait pas remplacer une dépendance envers Washington par une nouvelle dépendance envers Bruxelles. L’Europe devrait devenir un point de départ vers une coalition plus vaste, et non une nouvelle destination exclusive.

La meilleure voie serait donc de se rapprocher suffisamment de l’Europe pour gagner en puissance, en sécurité et en autonomie, tout en conservant la liberté nécessaire pour rassembler d’autres démocraties et puissances moyennes.

La proposition européenne est encore une porte ouverte plutôt qu’une entente véritable. Tout dépendra de ce qui se trouvera derrière cette porte : une simple déclaration diplomatique, une intégration contraignante ou une alliance souple permettant au Canada de mieux défendre ses intérêts.

Mais un paradoxe apparaît déjà clairement : plus Donald Trump tente d’empêcher le Canada de diversifier ses alliances, plus il lui donne de raisons de le faire.

Le Canada ne doit pas choisir entre les États-Unis et l’Europe. Il doit apprendre à s’entourer pour ne plus dépendre entièrement de personne.

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