Qui financera l'État quand l'IA aura remplacé le travail humain?


 

On parle beaucoup de l’intelligence artificielle comme d’une révolution du travail.

Elle écrira plus vite. Elle analysera mieux. Elle automatisera des tâches. Elle remplacera peut-être certains métiers et transformera presque tous les autres.

Mais derrière cette révolution se cache une question beaucoup moins spectaculaire et peut-être beaucoup plus importante :

Qui financera l’État si une part croissante de la richesse n’est plus produite par des travailleurs humains?

Parce qu’aujourd’hui, nos gouvernements vivent en grande partie d’un mécanisme très simple.

Nous travaillons.

Nous recevons un salaire.

Nous payons de l’impôt.

Les employeurs versent des cotisations.

Nous consommons.

Et l’État prélève une partie de toute cette activité pour financer les routes, les écoles, les hôpitaux, les retraites, l’armée, la justice et les programmes sociaux.

Pendant des décennies, cette mécanique paraissait presque naturelle.

Mais l’intelligence artificielle pourrait commencer à la dérégler.

Imaginons deux futurs

Dans le premier, l’IA devient essentiellement un formidable outil.

Un comptable fait en trois heures ce qui lui en prenait huit.

Un médecin traite davantage de dossiers.

Un ingénieur conçoit plus rapidement.

Une petite entreprise produit davantage avec les mêmes employés.

La productivité augmente.

Les salaires peuvent progresser.

Les entreprises gagnent davantage.

L’économie grossit.

Et l’État encaisse plus d’impôts.

Dans ce scénario, l’intelligence artificielle pourrait devenir une excellente nouvelle pour les finances publiques.

Les États-Unis, qui accumulent actuellement des déficits gigantesques et une dette avoisinant les 40 000 milliards de dollars américains, auraient certainement besoin de ce coup de pouce.

Mais il existe un deuxième scénario.

Et celui-là change complètement la question.

Et si l’IA ne faisait pas qu’aider les travailleurs?

Et si elle en remplaçait énormément?

Imaginez une entreprise qui produit deux fois plus qu’aujourd’hui avec deux fois moins d’employés.

La richesse existe toujours.

Elle pourrait même être beaucoup plus grande.

Mais elle ne prend plus nécessairement la forme de salaires.

Elle devient plutôt :

des profits,

des actions,

des brevets,

des centres de données,

des logiciels,

des machines,

du capital.

Et voilà le problème.

Nos systèmes fiscaux ont été largement construits autour du travail humain.

Aux États-Unis notamment, une très grande partie des recettes publiques provient directement ou indirectement des revenus du travail.

Si cette richesse migre progressivement des salaires vers le capital, l’économie pourrait devenir beaucoup plus productive sans que les recettes fiscales augmentent dans les mêmes proportions.

Voilà pourquoi certains économistes commencent déjà à réfléchir à une question qui aurait semblé futuriste il y a quelques années :

Faudra-t-il un jour modifier complètement la façon dont nous taxons la richesse?

Le paradoxe de l’IA

Voici ce qui rend cette révolution fascinante.

L’intelligence artificielle pourrait rendre une société incroyablement riche…

tout en fragilisant le système utilisé pour financer cette même société.

Une machine ne paie pas d’impôt sur le revenu.

Un logiciel ne contribue pas à un régime de retraite.

Un algorithme ne verse pas de cotisations salariales.

Évidemment, l’entreprise qui les possède paie des impôts.

Mais si les profits et le capital sont moins taxés que les revenus du travail, une partie du financement traditionnel de l’État peut progressivement s’éroder.

C’est exactement ce que certaines recherches commencent à modéliser.

Le Yale Budget Lab estime par exemple qu’une forte accélération de la croissance économique grâce à l’IA pourrait générer des centaines de milliards de dollars supplémentaires de recettes publiques.

Excellente nouvelle.

Mais ces gains diminueraient considérablement si une plus grande partie de la richesse était captée par le capital plutôt que par les travailleurs.

Autrement dit :

la question n’est pas seulement de savoir combien de richesse l’IA produira.

La vraie question est :

qui recevra cette richesse?

Et c’est ici que la fiscalité entre en scène

Si l’intelligence artificielle transforme profondément le marché du travail, plusieurs possibilités apparaîtront.

Taxer davantage les profits des entreprises.

Augmenter l’imposition des gains en capital.

Taxer davantage les grandes fortunes.

Réduire l’évitement fiscal international.

Créer éventuellement une forme particulière d’imposition des revenus provenant de l’automatisation.

Ou encore faire ce que la plupart des pays développés font déjà davantage que les États-Unis :

taxer la consommation.

Une taxe ressemblant à notre TPS pourrait devenir beaucoup plus attrayante dans une économie où la richesse circule moins par les salaires.

Car peu importe qu’un produit ait été fabriqué par cent travailleurs, dix robots ou un algorithme : quelqu’un finit normalement par l’acheter.

La consommation devient alors une assiette fiscale beaucoup plus difficile à faire disparaître.

Mais cette solution apporte immédiatement une autre question.

Si les travailleurs perdent une partie de leur revenu pendant que les propriétaires du capital deviennent beaucoup plus riches, veut-on vraiment financer davantage l’État en taxant la consommation de toute la population?

On comprend rapidement que ce débat ne sera pas seulement économique.

Il sera profondément politique.

Et si l’IA nous faisait vivre plus longtemps?

Il existe même un autre paradoxe.

Supposons que l’intelligence artificielle accélère énormément la recherche médicale.

De nouveaux médicaments apparaissent.

Les cancers sont mieux traités.

Les maladies cardiovasculaires reculent.

Les gens vivent cinq, dix ou quinze années supplémentaires en bonne santé.

Ce serait une victoire extraordinaire pour l’humanité.

Mais financièrement?

Les gouvernements devraient peut-être verser des pensions plus longtemps.

Medicare devrait couvrir davantage d’années.

Les systèmes de retraite seraient sollicités encore davantage.

Autrement dit, même les plus belles réussites de l’intelligence artificielle pourraient parfois produire des conséquences budgétaires inattendues.

C’est pourquoi il faut se méfier des deux discours extrêmes.

Celui qui affirme que :

« L’intelligence artificielle va sauver les finances publiques. »

Et celui qui affirme que :

« L’intelligence artificielle va provoquer l’effondrement économique. »

Aujourd’hui, personne ne le sait.

Les données ne montrent d’ailleurs pas encore un remplacement massif et généralisé des travailleurs par l’IA.

Nous sommes encore au début de cette transformation.

Mais certaines questions peuvent déjà être posées.

Et celle du financement de l’État est probablement l’une des plus importantes.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas l’IA

Pendant longtemps, nous avons organisé nos sociétés autour d’une équation relativement simple :

travail → salaire → impôt → services publics.

L’intelligence artificielle pourrait un jour transformer cette équation en quelque chose comme :

machines + capital + logiciels → richesse → ??? → services publics.

Et ce point d’interrogation pourrait devenir l’un des plus grands débats politiques des prochaines décennies.

Car si l’intelligence artificielle crée effectivement une immense nouvelle prospérité, une question deviendra incontournable :

comment une société financera-t-elle ses besoins collectifs lorsque le travail humain ne sera plus nécessaire à la création d’une partie importante de sa richesse?

Il faudra probablement discuter d’impôts.

De redistribution.

De consommation.

De capital.

Peut-être même de revenu universel.

Mais surtout, il faudra décider collectivement comment répartir les fruits d’une révolution technologique qui pourrait créer une richesse sans précédent.

Parce que l’intelligence artificielle peut peut-être résoudre des équations complexes, concevoir des médicaments, programmer des logiciels et automatiser des entreprises.

Mais il existe une décision qu’elle ne prendra pas à notre place.

Qui doit profiter de la richesse qu’elle crée?

Et derrière cette question s’en cache immédiatement une autre :

qui paiera encore pour la société dans laquelle nous voulons vivre?

À retenir

L’IA peut créer la richesse. Mais si elle remplace une partie du travail humain, nous devrons décider comment cette richesse continuera de financer le bien commun.

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