Trump ressort affaibli de la négociation Canada-USA

 

Verdict

Au 22 août 2026, Trump a perdu cette manche de négociation. C’est établi si le critère est celui qu’il avait lui-même fixé : obtenir, avant son échéance, un accord accepté selon les conditions américaines.

Il n’a pas obtenu cet accord. Le Canada a suspendu les négociations, rappelé ses représentants et annoncé une riposte tarifaire équivalente. Les droits américains de 50 % sont entrés en vigueur, mais ils représentent désormais l’échec de la contrainte, et non la preuve d’une capitulation canadienne. Reuters, déclaration officielle de Mark Carney

En revanche, affirmer que le Canada a déjà remporté la guerre commerciale serait prématuré. Les coûts économiques commencent seulement à se matérialiser.

Pourquoi Trump a-t-il perdu cette manche?

1. Il a confondu la capacité de punir avec celle de convaincre

Trump possède incontestablement la capacité d’imposer des dommages à certains secteurs canadiens. Mais l’objectif d’un ultimatum commercial n’est pas simplement de faire mal : il est d’obtenir des concessions.

Or, malgré la menace de droits de 50 %, Ottawa a refusé de signer. Trump a donc démontré sa puissance tarifaire, mais pas sa capacité à imposer l’accord voulu.

Évaluation : ÉTABLI.

2. Il a annoncé la victoire avant que l’entente existe

Le 18 août, Trump affirmait que les deux pays avaient un « DEAL », sous réserve de finaliser les documents. Au même moment, Carney parlait seulement de progrès importants et précisait qu’il restait du travail. Trois jours plus tard, tout s’effondrait. Reuters

Cette proclamation prématurée a créé une apparence de recul : après avoir annoncé l’accord, Washington s’est retrouvé avec aucun accord, de nouveaux droits de douane et une riposte canadienne.

Évaluation : ÉTABLI.

3. L’imprévisibilité américaine a diminué la valeur même d’un compromis

Selon Ottawa, les États-Unis auraient modifié leurs conditions à la dernière minute, les rendant « inéquitables, non rentables » et remettant en cause la fiabilité de l’entente. Washington soutient exactement l’inverse : le Canada aurait ajouté des exigences et renié des engagements.

Les textes de négociation n’étant pas publics, nous ne pouvons pas déterminer lequel des deux gouvernements a réellement changé les règles.

Évaluation de la responsabilité précise : INCERTAINE.

Mais une conséquence, elle, est visible : si le partenaire canadien pense qu’un accord peut être modifié ou contourné après sa conclusion, il devient politiquement et économiquement moins rationnel de faire des concessions. Les nouveaux droits américains s’appliquent même à certains produits conformes à l’ACEUM, l’accord que Trump avait lui-même négocié durant son premier mandat. Maison-Blanche

Trump a donc affaibli l’élément indispensable à toute négociation durable : la confiance dans la parole donnée.

4. Il a sous-estimé la politique canadienne

Carney possédait une marge politique pour résister.

Le sondage Léger mené du 15 au 17 août auprès de 1 622 Canadiens indique que :

  • 56 % souhaitaient une ligne ferme sans nouvelles concessions;
  • 31 % préféraient davantage de souplesse;
  • même 51 % des électeurs conservateurs favorisaient la fermeté;
  • plusieurs mesures de représailles obtenaient des appuis majoritaires.

Il s’agit d’un sondage en ligne pondéré, donc d’un indicateur solide de l’opinion, pas d’un référendum. Mais l’écart est suffisamment grand pour démontrer que la résistance ne reposait pas uniquement sur la base libérale. Léger

Trump espérait probablement que la peur des tarifs pousserait les Canadiens à exiger des concessions. Pour l’instant, elle produit largement l’effet inverse : elle rend les concessions politiquement plus difficiles.

Évaluation : TRÈS FORTEMENT SOUTENU.

5. Son arme impose également des coûts aux États-Unis

Un tarif américain n’est pas directement payé par le gouvernement canadien. Il est perçu auprès de l’importateur américain, qui peut ensuite augmenter ses prix, réduire ses marges, changer de fournisseur ou forcer l’exportateur canadien à diminuer ses prix.

L’expérience de 2025 étudiée par la Réserve fédérale de New York révèle que de 86 % à 94 % du poids économique des droits américains a été absorbé par les entreprises et les consommateurs américains. Cela ne prédit pas exactement l’incidence de ces nouveaux tarifs canadiens, mais démontre que l’arme n’est pas gratuite pour Washington. Réserve fédérale de New York

La riposte canadienne ajoute maintenant une seconde source de coûts pour les exportateurs américains.

6. Il a transformé un différend commercial en enjeu de souveraineté

Les questions initiales ,alcool américain, produits laitiers, automobiles, marchés publics, pouvaient faire l’objet d’échanges mesurables. Mais l’accumulation des menaces et des changements tarifaires a déplacé le débat.

Pour une majorité de Canadiens, la question n’est plus seulement : « Quelle concession commerciale pouvons-nous faire? » Elle devient : « Jusqu’où pouvons-nous céder sans accepter que Washington décide unilatéralement de nos politiques? »

À partir de ce moment, faire pression sur Carney peut le renforcer politiquement plutôt que l’affaiblir.

La meilleure objection à cette conclusion

Trump n’est pas sans arguments ni sans leviers.

Les interdictions provinciales frappaient spécifiquement les alcools américains. Les États-Unis entretiennent également un véritable différend avec le Canada sur l’accès au marché laitier; un premier groupe spécial de l’ACEUM avait donné partiellement raison à Washington, tandis qu’une contestation américaine ultérieure n’avait pas obtenu le même résultat. Les griefs américains ne sont donc pas entièrement inventés. USTR

De plus, le projet d’accord aurait, selon des sources citées par Reuters, réduit les droits américains sur les automobiles canadiennes de 25 % à 15 % et ceux sur l’acier et l’aluminium de 50 % à 25 %. Ottawa a donc renoncé à des allègements potentiellement importants, même si nous ignorons les contreparties finales exigées. Reuters

Enfin, le rapport de force économique demeure asymétrique : 71,7 % des exportations canadiennes de marchandises allaient encore aux États-Unis en 2025. Le Canada se diversifie rapidement, mais il ne peut pas remplacer à court terme le marché américain. Affaires mondiales Canada

Par conséquent :

  • Trump a perdu l’affrontement diplomatique immédiat;
  • le Canada n’est pas à l’abri d’une défaite économique ultérieure;
  • la confrontation demeure ouverte.

Ce que nous devons retenir

LE FAIT — Trump n’a pas obtenu l’accord qu’il avait annoncé et que son ultimatum devait arracher.

LE CONTEXTE — Les États-Unis conservent un avantage économique majeur, mais leur pression n’est ni gratuite ni irrésistible.

LES RÉALITÉS — Washington possède certains griefs commerciaux fondés; Ottawa possède un véritable soutien populaire pour ne plus céder.

LA TENSION — Trump peut infliger davantage de coûts au Canada, mais chaque escalade renforce aussi la résistance, les représailles et la recherche d’indépendance envers les États-Unis.

L’ESSENTIEL — Trump a perdu cette manche parce qu’il a poussé suffisamment fort pour faire échouer l’accord, mais pas suffisamment efficacement pour faire plier le Canada.

Trump a obtenu ses tarifs; il n’a pas obtenu la soumission qu’ils devaient acheter. Le problème de Trump n'est peut-être plus seulement le nombre de ses adversaires. C'est qu'il leur donne de plus en plus de raisons de tenir bon.Trump peut acheter de la publicité, financer des candidats et redessiner des circonscriptions. On ne peut pas redessiner indéfiniment l'humeur d'un pays.

Le Canada a-t-il cédé ou obtenu un accord « gagnant-gagnant »?


 

Conclusion provisoire

Il est établi que le Canada a consenti certaines concessions. Il n’est toutefois pas encore démontré qu’il a capitulé — ni qu’il a obtenu un accord véritablement équilibré.

Les modalités complètes n’étant pas encore publiques et les négociations se poursuivant, la seule conclusion rigoureuse est la suivante :

Le Canada semble avoir échangé des concessions commerciales concrètes contre une diminution substantielle de la menace tarifaire américaine. C’est peut-être un compromis économiquement avantageux, mais il est trop tôt pour le qualifier de “gagnant-gagnant”.


1. Ce que nous savons

ÉTABLI — Le Canada a fait des concessions

Les éléments connus ou rapportés comprennent :

  • la demande de Mark Carney aux provinces de remettre les alcools américains dans leurs magasins;
  • la possible élimination de certains droits touchant les produits agricoles américains;
  • vraisemblablement d’autres accommodements dont le contenu exact demeure inconnu.

La remise en vente des alcools américains représente une concession réelle, même si les provinces conservent une compétence importante sur cette décision. Le boycottage avait entraîné une chute considérable des importations canadiennes d’alcool américain. Plusieurs premiers ministres provinciaux se disent maintenant disposés à soutenir la stratégie fédérale, tandis que le Manitoba demeure plus réticent. Associated Press

L’affirmation de Donald Trump selon laquelle les droits visant les agriculteurs américains seraient ramenés à zéro doit cependant être interprétée prudemment : cela ne signifie pas nécessairement que le Canada abandonne la gestion de l’offre. Les autorités canadiennes affirment au contraire que celle-ci serait préservée. Associated Press

TRÈS FORTEMENT SOUTENU — Les États-Unis font aussi des concessions importantes

Selon les informations disponibles, Washington accepterait :

  • de réduire de moitié certains droits sur l’acier et l’aluminium canadiens;
  • de diminuer les droits sectoriels sur les automobiles canadiennes;
  • de ne pas appliquer, ou de retirer, les droits de 50 % menaçant environ 20 milliards de dollars d’exportations canadiennes.

Ces gains seraient économiquement beaucoup plus importants que la seule remise en vente des alcools américains. Les droits de 50 % annoncés par Washington auraient frappé des marchandises pourtant conformes à l’ACEUM et plusieurs secteurs canadiens vulnérables. La Maison-Blanche avait elle-même confirmé leur portée et l’absence d’exemption générale fondée sur l’ACEUM. Maison-Blanche

Cependant, réduire une barrière nouvellement imposée ou menacée ne constitue pas exactement la même chose qu’accorder un nouvel avantage commercial. Une partie du « gain » canadien consiste à éviter une détérioration provoquée par Washington.


2. Le Canada a-t-il véritablement « cédé »?

Oui, au sens littéral

Le Canada a vraisemblablement accepté des demandes américaines qu’il n’aurait pas acceptées sans la menace de droits de 50 %. Cela constitue une forme de recul sous pression.

J. D. Vance n’invente donc pas nécessairement l’existence de concessions canadiennes lorsqu’il affirme que Mark Carney en a fait « sur beaucoup de points ».

Mais « faire des concessions » ne signifie pas automatiquement « capituler »

Toute négociation exige normalement des concessions. Pour parler de capitulation, il faudrait démontrer que :

  • les concessions canadiennes sont nettement plus coûteuses que les gains obtenus;
  • Ottawa a abandonné des éléments stratégiques majeurs, comme la gestion de l’offre;
  • les États-Unis conservent l’essentiel de leurs droits sectoriels;
  • ou le Canada accepte durablement une relation commerciale profondément déséquilibrée.

Les renseignements disponibles ne permettent pas encore de le démontrer.

Si le Canada obtient une réduction substantielle des droits sur l’automobile, l’acier et l’aluminium, tout en préservant la gestion de l’offre et l’essentiel de l’ACEUM, parler de « capitulation » serait excessif.


3. Peut-on parler d’un accord « gagnant-gagnant »?

Pour les entreprises et les travailleurs : probablement une amélioration

Un accord pourrait :

  • réduire l’incertitude;
  • protéger des emplois industriels canadiens;
  • éviter des droits américains de 50 %;
  • rouvrir le marché canadien aux producteurs américains;
  • stabiliser une partie des échanges transfrontaliers.

Dans ce sens économique limité, les deux pays peuvent effectivement y trouver un avantage.

Pour l’équilibre politique de la relation : beaucoup moins certain

Le problème vient du point de départ de la négociation :

  1. Washington menace d’imposer des droits massifs.
  2. Le Canada adopte des représailles et retire les alcools américains.
  3. Washington offre ensuite de réduire ses propres barrières.
  4. Le Canada doit faire des concessions pour éviter l’escalade.

Cela ressemble moins à une négociation entre partenaires égaux qu’à une négociation menée sous contrainte tarifaire. Le résultat peut être préférable à une guerre commerciale sans pour autant être intrinsèquement équilibré.

Éviter une perte de 100 après avoir concédé 20 constitue une décision rationnelle, mais cela ne transforme pas automatiquement la transaction en victoire égale.


4. Ce que raconte J. D. Vance

Le commentaire de Vance provient d’une collecte de fonds privée, devant un auditoire politique américain. Son intervention remplit plusieurs fonctions :

  • présenter Trump comme le négociateur dominant;
  • diminuer la victoire revendiquée par Carney;
  • récompenser publiquement un allié conservateur canadien, Jamil Jivani;
  • tourner en ridicule la posture de fermeté du gouvernement canadien.

Son témoignage possède une certaine valeur puisqu’il appartient à l’administration américaine. Mais ce n’est pas une évaluation indépendante de l’accord. Il cherche aussi à produire un récit politique favorable à Trump.

L’expression selon laquelle Carney aurait voulu « jouer plus dur que Donald Trump » personnalise la négociation et la transforme en duel de virilité politique. Elle ne nous apprend ni la valeur économique des concessions ni leur répartition réelle.

La fuite exploite également un mécanisme algorithmique évident : la formule moqueuse « Carney s’est couché devant Trump » circulera beaucoup plus facilement que l’examen comparatif de centaines de lignes tarifaires.


5. Ce que l’article laisse dans l’ombre

Le titre affirme que l’accord est « conclu », mais le corps du texte indique que Dominic LeBlanc est retourné à Washington afin d’en clarifier et finaliser les modalités.

Cette contradiction est importante. Tant que nous ne connaissons pas :

  • les taux définitifs sur l’automobile, l’acier et l’aluminium;
  • la liste précise des produits agricoles touchés;
  • la durée des engagements;
  • les quotas ou plafonds possibles;
  • les mécanismes de règlement des différends;
  • la situation de la gestion de l’offre;
  • les autres concessions canadiennes;
  • et les possibilités pour Washington de réimposer rapidement des droits,

personne ne peut mesurer honnêtement l’équilibre global de l’accord.

Compter simplement le nombre de concessions serait trompeur. Une seule concession sur l’automobile peut valoir économiquement beaucoup plus que plusieurs concessions concernant de petits marchés.


Test de résistance

Test du camp opposé : Vance pourrait avoir raison sur un point essentiel : Ottawa a peut-être concédé davantage que ce qu’il reconnaît publiquement. Les modalités inconnues empêchent de l’exclure.

Test du 4 + 4 : les concessions canadiennes sont réelles; il serait artificiel de les nier. Mais aucune preuve disponible n’établit encore une capitulation globale.

Test du miroir : si le Canada menaçait soudainement les États-Unis de droits de 50 %, puis acceptait de les réduire en échange d’une ouverture américaine, nous ne présenterions pas nécessairement le résultat comme un simple cadeau canadien.

Test du futur : les bénéfices anticipés pour les industries canadiennes dépendront du texte final et de sa stabilité. Ils ne sont pas encore garantis.

Ce que nous devons retenir

LE FAIT — Le Canada a accepté des concessions, notamment concernant l’accès des produits américains au marché canadien.

LE CONTEXTE — Ces concessions ont été obtenues sous la menace de droits américains de 50 %, dont certains auraient frappé des produits conformes à l’ACEUM.

LES RÉALITÉS — Washington obtient une ouverture commerciale; Ottawa semble obtenir la diminution de menaces tarifaires beaucoup plus coûteuses pour son économie.

LA TENSION — Le résultat peut être économiquement rationnel pour le Canada tout en révélant un rapport de force nettement favorable aux États-Unis.

L’ESSENTIEL — La capitulation canadienne n’est pas démontrée, mais l’accord “gagnant-gagnant” ne l’est pas davantage. À ce stade, il s’agit surtout d’un compromis défensif conclu sous pression, potentiellement avantageux pour le Canada si les protections industrielles promises sont réellement importantes et durables.

Le Canada a probablement limité les dégâts; nous ne savons pas encore s’il a réellement rééquilibré la partie.

Qui financera l'État quand l'IA aura remplacé le travail humain?


 

On parle beaucoup de l’intelligence artificielle comme d’une révolution du travail.

Elle écrira plus vite. Elle analysera mieux. Elle automatisera des tâches. Elle remplacera peut-être certains métiers et transformera presque tous les autres.

Mais derrière cette révolution se cache une question beaucoup moins spectaculaire et peut-être beaucoup plus importante :

Qui financera l’État si une part croissante de la richesse n’est plus produite par des travailleurs humains?

Parce qu’aujourd’hui, nos gouvernements vivent en grande partie d’un mécanisme très simple.

Nous travaillons.

Nous recevons un salaire.

Nous payons de l’impôt.

Les employeurs versent des cotisations.

Nous consommons.

Et l’État prélève une partie de toute cette activité pour financer les routes, les écoles, les hôpitaux, les retraites, l’armée, la justice et les programmes sociaux.

Pendant des décennies, cette mécanique paraissait presque naturelle.

Mais l’intelligence artificielle pourrait commencer à la dérégler.

Imaginons deux futurs

Dans le premier, l’IA devient essentiellement un formidable outil.

Un comptable fait en trois heures ce qui lui en prenait huit.

Un médecin traite davantage de dossiers.

Un ingénieur conçoit plus rapidement.

Une petite entreprise produit davantage avec les mêmes employés.

La productivité augmente.

Les salaires peuvent progresser.

Les entreprises gagnent davantage.

L’économie grossit.

Et l’État encaisse plus d’impôts.

Dans ce scénario, l’intelligence artificielle pourrait devenir une excellente nouvelle pour les finances publiques.

Les États-Unis, qui accumulent actuellement des déficits gigantesques et une dette avoisinant les 40 000 milliards de dollars américains, auraient certainement besoin de ce coup de pouce.

Mais il existe un deuxième scénario.

Et celui-là change complètement la question.

Et si l’IA ne faisait pas qu’aider les travailleurs?

Et si elle en remplaçait énormément?

Imaginez une entreprise qui produit deux fois plus qu’aujourd’hui avec deux fois moins d’employés.

La richesse existe toujours.

Elle pourrait même être beaucoup plus grande.

Mais elle ne prend plus nécessairement la forme de salaires.

Elle devient plutôt :

des profits,

des actions,

des brevets,

des centres de données,

des logiciels,

des machines,

du capital.

Et voilà le problème.

Nos systèmes fiscaux ont été largement construits autour du travail humain.

Aux États-Unis notamment, une très grande partie des recettes publiques provient directement ou indirectement des revenus du travail.

Si cette richesse migre progressivement des salaires vers le capital, l’économie pourrait devenir beaucoup plus productive sans que les recettes fiscales augmentent dans les mêmes proportions.

Voilà pourquoi certains économistes commencent déjà à réfléchir à une question qui aurait semblé futuriste il y a quelques années :

Faudra-t-il un jour modifier complètement la façon dont nous taxons la richesse?

Le paradoxe de l’IA

Voici ce qui rend cette révolution fascinante.

L’intelligence artificielle pourrait rendre une société incroyablement riche…

tout en fragilisant le système utilisé pour financer cette même société.

Une machine ne paie pas d’impôt sur le revenu.

Un logiciel ne contribue pas à un régime de retraite.

Un algorithme ne verse pas de cotisations salariales.

Évidemment, l’entreprise qui les possède paie des impôts.

Mais si les profits et le capital sont moins taxés que les revenus du travail, une partie du financement traditionnel de l’État peut progressivement s’éroder.

C’est exactement ce que certaines recherches commencent à modéliser.

Le Yale Budget Lab estime par exemple qu’une forte accélération de la croissance économique grâce à l’IA pourrait générer des centaines de milliards de dollars supplémentaires de recettes publiques.

Excellente nouvelle.

Mais ces gains diminueraient considérablement si une plus grande partie de la richesse était captée par le capital plutôt que par les travailleurs.

Autrement dit :

la question n’est pas seulement de savoir combien de richesse l’IA produira.

La vraie question est :

qui recevra cette richesse?

Et c’est ici que la fiscalité entre en scène

Si l’intelligence artificielle transforme profondément le marché du travail, plusieurs possibilités apparaîtront.

Taxer davantage les profits des entreprises.

Augmenter l’imposition des gains en capital.

Taxer davantage les grandes fortunes.

Réduire l’évitement fiscal international.

Créer éventuellement une forme particulière d’imposition des revenus provenant de l’automatisation.

Ou encore faire ce que la plupart des pays développés font déjà davantage que les États-Unis :

taxer la consommation.

Une taxe ressemblant à notre TPS pourrait devenir beaucoup plus attrayante dans une économie où la richesse circule moins par les salaires.

Car peu importe qu’un produit ait été fabriqué par cent travailleurs, dix robots ou un algorithme : quelqu’un finit normalement par l’acheter.

La consommation devient alors une assiette fiscale beaucoup plus difficile à faire disparaître.

Mais cette solution apporte immédiatement une autre question.

Si les travailleurs perdent une partie de leur revenu pendant que les propriétaires du capital deviennent beaucoup plus riches, veut-on vraiment financer davantage l’État en taxant la consommation de toute la population?

On comprend rapidement que ce débat ne sera pas seulement économique.

Il sera profondément politique.

Et si l’IA nous faisait vivre plus longtemps?

Il existe même un autre paradoxe.

Supposons que l’intelligence artificielle accélère énormément la recherche médicale.

De nouveaux médicaments apparaissent.

Les cancers sont mieux traités.

Les maladies cardiovasculaires reculent.

Les gens vivent cinq, dix ou quinze années supplémentaires en bonne santé.

Ce serait une victoire extraordinaire pour l’humanité.

Mais financièrement?

Les gouvernements devraient peut-être verser des pensions plus longtemps.

Medicare devrait couvrir davantage d’années.

Les systèmes de retraite seraient sollicités encore davantage.

Autrement dit, même les plus belles réussites de l’intelligence artificielle pourraient parfois produire des conséquences budgétaires inattendues.

C’est pourquoi il faut se méfier des deux discours extrêmes.

Celui qui affirme que :

« L’intelligence artificielle va sauver les finances publiques. »

Et celui qui affirme que :

« L’intelligence artificielle va provoquer l’effondrement économique. »

Aujourd’hui, personne ne le sait.

Les données ne montrent d’ailleurs pas encore un remplacement massif et généralisé des travailleurs par l’IA.

Nous sommes encore au début de cette transformation.

Mais certaines questions peuvent déjà être posées.

Et celle du financement de l’État est probablement l’une des plus importantes.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas l’IA

Pendant longtemps, nous avons organisé nos sociétés autour d’une équation relativement simple :

travail → salaire → impôt → services publics.

L’intelligence artificielle pourrait un jour transformer cette équation en quelque chose comme :

machines + capital + logiciels → richesse → ??? → services publics.

Et ce point d’interrogation pourrait devenir l’un des plus grands débats politiques des prochaines décennies.

Car si l’intelligence artificielle crée effectivement une immense nouvelle prospérité, une question deviendra incontournable :

comment une société financera-t-elle ses besoins collectifs lorsque le travail humain ne sera plus nécessaire à la création d’une partie importante de sa richesse?

Il faudra probablement discuter d’impôts.

De redistribution.

De consommation.

De capital.

Peut-être même de revenu universel.

Mais surtout, il faudra décider collectivement comment répartir les fruits d’une révolution technologique qui pourrait créer une richesse sans précédent.

Parce que l’intelligence artificielle peut peut-être résoudre des équations complexes, concevoir des médicaments, programmer des logiciels et automatiser des entreprises.

Mais il existe une décision qu’elle ne prendra pas à notre place.

Qui doit profiter de la richesse qu’elle crée?

Et derrière cette question s’en cache immédiatement une autre :

qui paiera encore pour la société dans laquelle nous voulons vivre?

À retenir

L’IA peut créer la richesse. Mais si elle remplace une partie du travail humain, nous devrons décider comment cette richesse continuera de financer le bien commun.

LE PROBLÈME N’EST PAS QUE LES RICHES SOIENT AU POUVOIR. C’EST CE QU’ILS FONT DU POUVOIR.





Soyons plus précis.

Les États-Unis n’ont pas attendu Donald Trump pour voir des personnes immensément riches graviter autour de la Maison-Blanche. La richesse, à elle seule, n’est ni une faute, ni une preuve de corruption, ni une preuve d’oligarchie.

Alors peut-être posions-nous la mauvaise question.

Le véritable enjeu n’est pas :

« Combien de milliardaires entourent Trump? »

Mais plutôt :

« Comment Trump et les personnes fortunées qui l’entourent utilisent-ils le pouvoir qu’ils détiennent? »

Le pouvoir public sert-il l’intérêt général ou contribue-t-il également à accroître leur propre richesse et leur influence?

Des décisions gouvernementales favorisent-elles leurs entreprises, leurs familles, leurs partenaires ou leurs grands donateurs?

Les organismes chargés de surveiller les marchés, les entreprises et le pouvoir politique conservent-ils leur indépendance lorsqu’ils deviennent gênants?

L’appareil gouvernemental est-il utilisé pour faire pression sur des entreprises, des universités, des médias, des cabinets d’avocats ou d’autres institutions qui résistent au président?

Les adversaires sont-ils simplement combattus politiquement,ce qui est normal en démocratie, ou certains subissent-ils les moyens coercitifs de l’État?

Et lorsqu’un grand donateur obtient ensuite une fonction prestigieuse ou un accès privilégié au pouvoir, sommes-nous devant une simple proximité politique ou devant quelque chose de plus préoccupant?

Voilà les questions importantes.

Car 57 personnes extrêmement fortunées dans une administration ne prouvent pas 57 cas de corruption.

Même 65 millions de dollars de contributions politiques suivies de nominations ne démontrent pas automatiquement que des fonctions gouvernementales ont été achetées.

Mais lorsque richesse, financement politique, décisions gouvernementales, intérêts privés et pouvoir coercitif commencent à se croiser, notre devoir n’est ni de crier immédiatement à l’oligarchie ni de regarder ailleurs.

Notre devoir est de suivre l’argent et les décisions.

Dossier par dossier.

Qui décide?

Au bénéfice de qui?

Qui s’enrichit?

Qui obtient un avantage?

Qui subit les conséquences?

Quels contre-pouvoirs peuvent encore intervenir?

Et surtout : quelles preuves permettent de relier les différents éléments?

C’est seulement après cet examen que nous pourrons répondre sérieusement à la grande question :

Les États-Unis connaissent-ils simplement une administration exceptionnellement riche… ou assistons-nous à une transformation du pouvoir public en instrument de puissance privée?

La différence est immense.

Parce qu’une démocratie peut parfaitement être gouvernée par des gens riches.

Elle commence à changer de nature lorsque ceux qui possèdent la richesse peuvent utiliser le pouvoir de l’État pour protéger leur richesse, accroître leur influence, favoriser leurs intérêts ou affaiblir ceux qui leur résistent.

Voilà maintenant la question que nous voulons documenter.

Pas pour condamner avant d’avoir vérifié.

Pas davantage pour fermer les yeux lorsque les preuves deviennent suffisamment fortes.

Suivons l’argent. Suivons le pouvoir. Suivons les actes.

Et laissons ensuite les faits nous dire jusqu’où ils nous conduisent.

Les faits d’abord. Votre opinion ensuite


Trump a installé ses élites avec lui au pouvoir


L’argent mène le monde, dit-on depuis toujours.

Mais à Washington, sous Donald Trump, cette vieille maxime prend aujourd’hui une dimension particulièrement troublante.

Pendant des années, Trump a construit une bonne partie de son succès politique sur une promesse simple et terriblement efficace : combattre les élites, nettoyer Washington et rendre le pouvoir au peuple.

Le message était taillé sur mesure pour une Amérique qui se sentait abandonnée.

Les élites de Washington.
Les élites démocrates.
Les bureaucrates.
Les médias.
Les universitaires.
L’establishment.

Tous étaient présentés, à différents degrés, comme les représentants d’un système qui aurait cessé de travailler pour l’Américain ordinaire.

Trump allait « drainer le marécage ».

Mais aujourd’hui, une question devient difficile à éviter :

Et si Trump n’avait pas réellement chassé les élites?

Et s’il avait surtout remplacé celles qu’il combattait par les siennes?

C’est ici que les chiffres deviennent beaucoup plus intéressants que les slogans.

Selon un récent recensement de Public Citizen, 57 personnes extrêmement fortunées occupent des fonctions dans l’administration Trump, dont 40 à des postes importants au cœur de l’exécutif et 17 comme ambassadeurs.

La comparaison est spectaculaire.

George W. Bush : 5.
Barack Obama : 3.
Joe Biden : 5.

Donald Trump : 57.

Il ne s’agit donc plus simplement de dire que les riches ont toujours gravité autour du pouvoir américain. C’est vrai.

Ce qui change, c’est l’échelle.

Et un autre chiffre mérite notre attention.

Trente de ces 57 personnes ont versé collectivement plus de 65 millions de dollars à des organisations politiques associées à Trump pendant le cycle électoral de 2024.

Attention : cela ne prouve pas qu’elles ont « acheté » leurs fonctions.

Un don suivi d’une nomination ne constitue pas automatiquement une preuve de corruption.

Mais lorsque richesse, financement politique et accès aux plus hautes fonctions de l’État se retrouvent aussi fréquemment au même endroit, poser des questions sur les conflits d’intérêts et la concentration du pouvoir n’a absolument rien de farfelu.

C’est même précisément ce qu’une démocratie devrait faire.

Et voilà où apparaît le formidable paradoxe du trumpisme.

Trump n’a jamais vraiment été contre les riches.

Il admire ouvertement les grands entrepreneurs. Il présente volontiers leur réussite financière comme une preuve de compétence, d’intelligence et d’aptitude à gérer.

Son combat contre « les élites » signifiait donc peut-être quelque chose de beaucoup plus précis que nous ne l’avions compris.

Il ne s’agissait pas nécessairement de :

LE PEUPLE contre LES ÉLITES.

Mais plutôt de :

LE PEUPLE mobilisé contre CERTAINES ÉLITES afin de permettre à UNE AUTRE ÉLITE d’accéder au pouvoir.

Et cette distinction change énormément de choses.

Parce qu’un mouvement populiste peut parfaitement combattre une élite culturelle, bureaucratique ou politique tout en renforçant simultanément une élite économique.

Voilà pourquoi il faut également être prudent avec le mot « oligarchie ».

Les faits ne permettent pas encore d’affirmer simplement que les États-Unis ont cessé d’être une démocratie pour devenir une oligarchie.

Ce serait aller plus loin que les preuves.

Mais ils permettent désormais de constater quelque chose de beaucoup plus difficile à contester :

une concentration exceptionnelle de richesse privée et de pouvoir politique existe aujourd’hui au sommet du gouvernement américain.

Et elle soulève une question démocratique fondamentale.

Qui le pouvoir sert-il lorsque ceux qui le détiennent appartiennent massivement à la fraction la plus fortunée de la société?

Les citoyens ordinaires?

Les entreprises?

Les grands donateurs?

Le président?

Leurs propres intérêts?

Probablement différentes réponses selon les personnes et les décisions.

C’est justement pourquoi il faut examiner les actes plutôt que distribuer des verdicts collectifs.

Il faut également résister à une autre tentation.

Trump accuse extrêmement souvent ses adversaires de corruption, de mensonge, d’abus de pouvoir et de manipulation.

Il serait séduisant d’en conclure que chacune de ses accusations constitue automatiquement une projection de ses propres comportements.

Mais ce serait commettre exactement l’erreur que nous cherchons à éviter : prêter une intention psychologique lorsque nous pouvons simplement examiner les faits.

Et les faits suffisent déjà à révéler une contradiction considérable.

Un homme élu notamment en promettant de combattre un système contrôlé par les puissants dirige aujourd’hui une administration où les personnes immensément riches occupent une place sans précédent dans l’histoire présidentielle américaine récente.

Nous n’avons pas besoin d’exagérer cette contradiction.

Elle est suffisamment forte toute seule.

Le trumpisme n’a donc peut-être jamais été véritablement une guerre contre les élites.

Les faits correspondent de mieux en mieux à quelque chose de différent :

une guerre contre certaines élites menée avec l’appui d’autres élites.

Et c’est peut-être là que se trouve l’une des grandes ironies politiques de notre époque.

Des millions d’Américains ont voté pour un milliardaire qui leur promettait de reprendre le pouvoir aux élites.

Une fois revenu à Washington, il a confié une partie exceptionnellement importante de ce pouvoir à… d’autres multimillionnaires et milliardaires.

Alors oui, l’argent mène depuis longtemps une partie du monde politique américain.

Donald Trump n’a certainement pas inventé le phénomène.

Mais il semble lui avoir donné une toute nouvelle dimension.

Et finalement, peut-être que la meilleure façon de résumer cette histoire tient en une seule phrase :

Trump n’a pas fait disparaître les élites de Washington. Il a surtout changé lesquelles possèdent les clés.